BERTHE ET REBECCA OU DEUX NANTAISES DES ANNEES 80
Avertissement au
lecteur :
cet extrait a été tiré du manuscrit et non du livre ;
il pourra donc se faire qu'on y rencontre quelques erreurs grammaticales ou
autres
Chapitre I
Entièrement nue devant sa psyché, Berthe
s’y regardait sans aucune complaisance, avec un regard chargé
d’aversion et de
haine. Et un énorme découragement
l’envahissait à nouveau, où se mêlaient colère
et chagrin. Pourtant, à l’approche du printemps de cette année 1985, elle aurait
tellement souhaité se plaire un peu, à défaut de se trouver belle…
Malheureusement, quelle que soit la partie de son
corps sur laquelle ses yeux se posaient, celle-ci
ne lui inspirait à chaque fois qu’une indicible
horreur ; ce qui accentuait encore davantage
son désespoir. Le
désespoir de toujours n’apercevoir dans son miroir, qu’un reflet qu’elle jugeait
laid.
Parce qu’elle trouvait
laid tout en bloc ! Sans accorder la moindre grâce à l’ensemble de sa personne,
qu’elle observait froidement, avec une sévérité implacable, dénuée de la moindre
indulgence.
Ainsi, haineux et
désespéré, son regard l’inspectait-il des pieds à la tête, de façon critique et
exagérée. Car, dans cet état d’esprit, elle amplifiait bien sûr tout… Et se
voyait avec des mollets trop forts et trop musclés, des cuisses trop courtes et
trop grosses, un ventre trop rebondi et flasque, des hanches trop larges et
plantureuses, des fesses trop volumineuses et molles… et pour finir, avec des
seins trop lourds et gonflés, tels deux énormes ballons arrogants qu’elle eût
aimé pouvoir crever…
Son regard s’arrêta sur
ses seins et y demeura figé, malgré la consternation qu’elle en ressentait. Elle
n’osait remonter vers son visage, tant elle en avait d’appréhension. Elle s’y
décida d’un coup par bravade et se contempla bien en face. Son front était
toujours aussi désespérément bas… Ses yeux, aussi insignifiants, minuscules,
d’un marron fade et sans éclat… Ses joues, aux pommettes un peu hautes et
saillantes, aussi énormes… Son menton, aussi épais et légèrement fuyant, sa
bouche, aussi petite et mince… Quant à ses cheveux, ils pendaient sans grâce en
mèches ternes et raides, encadrant de leur brun falot son visage morne, austère
et sans vie apparente.
Berthe avait maintenant
tout examiné. Tout… sauf son nez… Mais c’était volontaire, parce que celui-ci,
depuis toujours, lui posait son plus gros problème. D’autant mieux que
justement, son nez était grand et gros… D’une longueur qu’elle jugeait excessive
et peu
commune, avec des narines trop épaisses à son gré. Et si son visage était, somme
toute, assez anodin, disons, « passe-partout », il est vrai que son nez, quant à
lui, avait du caractère et brillait par son originalité… Une originalité dont
Berthe se serait, on s’en doute, bien passée ! Relevant les yeux vers lui, elle
osa enfin le regarder. Ses prunelles, comme à chaque fois, s’emplirent aussitôt
de larmes devant cette chose lui paraissant incongrue, immonde et outrancière;
un appendice qui l’empêchait de passer inaperçue, elle qui aurait voulu être
transparente… Durant son examen, la jeune fille devenait de plus en plus sombre
et désespérée. Il en allait toujours ainsi, lorsqu’il lui prenait de se
contempler longuement dans une
glace. Aussi
préférait-elle en général s’en abstenir, sachant qu’elle continuerait à être
déçue de ne jamais pouvoir découvrir d’elle quelque chose qu’elle aimerait. Dans
son cas, se disait-elle avec tristesse et amertume, il valait mieux ignorer son
image, essayer de ne plus y penser pour ne pas en souffrir davantage. Sinon,
cela devenait pire à chaque fois, elle le savait ; parce qu’alors, elle en
arrivait à ne plus éprouver qu’un profond dégoût de sa personne physique… Un
rejet total. Et elle finissait par se détester carrément, par ne plus pouvoir se
supporter du tout ; déjà qu’elle avait assez de mal à se supporter chaque jour
sans cela… Elle y parvenait d’ailleurs à peine. Elle aurait voulu oublier
jusqu’à son existence.
*
Epuisée, lasse, démoralisée, Berthe se laissa choir sur
son lit, corps sans joie, dont l’esprit remuait les plus noires pensées. Elle
songeait aux jeunes filles de son âge, et surtout, à son amie Rebecca, qui
sortaient, s’amusaient, tandis qu’elle, timorée, complexée par son physique
ingrat, préférait se terrer chez elle…
Pourtant, malgré qu’elle ne fût pas belle, du moins,
pour répondre aux critères de beauté actuels, elle n’était cependant pas aussi
laide qu’elle le pensait. C’est d’ailleurs ce que Rebecca lui avait assuré
maintes fois… Et il était vrai que bien qu’elle eût un visage sans réelle
beauté, parce que dépourvu de cette grâce et de ce charme indéniables qui
attirent forcément le faisant reconnaître comme tel, il émanait toutefois de
celui-ci une certaine spiritualité mêlée de distinction. Et puis, du haut de son
un mètre soixante-treize, elle avait tout de même une certaine allure… Mais elle
l’ignorait.
Berthe, ainsi qu’on l’aura compris, ne parvenait jamais
à se trouver le moindre attrait. Puisque d’office, elle exagérait de façon
excessive ce qui concernait son apparence, tant elle l’exécrait… Et, comme
depuis longtemps elle ne se voyait qu’avec des yeux déformants, elle n’arrivait
pas plus pour autant à croire aux affirmations de
Rebecca. Elle pensait seulement que son amie, par gentillesse ou commisération,
préférait invoquer de pieux mensonges ; elle
en était à présent persuadée et ne pouvait plus en démordre.
Et pourtant, ainsi qu’elle se le rappelait souvent,
comme pour mieux se conforter dans ses néfastes idées, n’avait-elle pas essayé,
lorsqu’elle avait vingt ans, de faire partie d’un petit groupe d’amis connus à
son travail ?... Elle venait alors tout juste d’entrer comme vendeuse, au rayon
des bijoux fantaisie du Prisunic, rue Lafayette à Nantes. Nantes, sa ville, où
elle était née il y avait maintenant vingt-cinq ans…
Hélas, cette unique tentative s’avéra être un échec total.
Surtout lorsqu’elle déclina son nom… Parce qu’en plus de son physique ingrat et
de son prénom, qui, à lui seul, prêtait déjà à rire, elle avait aussi un nom
effroyable, qui aurait desservi la plus belle des femmes. Elle s’appelait « Boudineau »…
Berthe Boudineau !
Du reste, à ce sujet, elle avait un jour demandé à sa
grand-mère, avec qui elle vivait alors, pourquoi on l’avait prénommée ainsi.
Celle-ci lui avait répondu que si sa mère lui avait donné ce prénom, c’était en
souvenir de Berthe D., sa meilleure amie, morte très jeune d’une leucémie ;
pendant sa maladie, elle lui avait promis, le jour où elle aurait un enfant, de
l’appeler comme elle si c’était une fille… Ayant appris cela, Berthe devint
encore plus déprimée : porter un vilain prénom est une chose, mais quand c’est
également celui d’une morte…
Donc, dans cette bande de copains, non seulement elle
ne plaisait à aucun garçon, – ce qui ne l’étonnait pas, habituée depuis
longtemps à ce qu’on la trouvât laide – mais encore, tous, plus ou moins, se
moquaient d’elle. D’abord discrètement, derrière son dos, puis, par la suite,
carrément devant elle. Ainsi, l’appelait-on alors « Berthe au grand nez », ou « B.B. »,
(en 1985, on se souvenait toujours de Brigitte Bardot) ou « Boudinette », ou
« boudin », ou encore, « Boudinette, le boudin boudiné »… Certains garçons
poussaient même l’indélicatesse jusqu’à l’appeler « la grosse Bertha »… Ce qui
la rendit furieuse lorsqu’elle apprit que c’était le surnom donné aux canons
lourds allemands qui, à plus de cent kilomètres, tirèrent sur Paris en 1918 ; ce
surnom fut donné aux canons parce que la fille de l’industriel allemand Krupp
qui les fabriquait se prénommait Bertha… Tous ces quolibets, ces sobriquets, en
rajoutant au chagrin qu’avait Berthe de n’être ni jolie ni véritablement
plaisante, avaient accru ses complexes et accentué sa timidité, qui devenait
maladive. Suite à cette mésaventure, au lieu d’en prendre son parti, chose
au-dessus de ses forces, puisque c’était vrai, qu’elle l’admettait et en avait
honte, elle avait préféré fuir un monde qui l’accueillait si mal et dans lequel
elle ne trouvait pas sa place. Toutefois, heureusement, parmi ses anciens amis,
– « amis », si l’on peut dire, puisqu’ils ne le furent pas – se trouvait une
jeune femme, qui, à l’encontre du reste de la bande, s’intéressa cependant à
elle, négligeant l’opinion des autres ; d’instinct, elle défendait Berthe à
chaque fois, la protégeant en quelque sorte lorsqu’il y avait lieu. Et par le
fait, celle-ci devint très vite sa meilleure amie ; sa seule vraie et
unique amie… Il était temps : de plus en plus introvertie, Berthe était en train
de devenir complètement schizoïde.