Justine Mérieau
ÉCRIVAIN, ROMANCIÈRE ET NOUVELLISTE
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Dimanche 25 Août 2019
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Comme un noir soleil
Roman 208 pages (2007)
Editions Ixcéa





Interview en audio


Radio Vie (15:49)


Mes 3 livres (Juin 2007 - 09:40)

Articles de presse


 
Ce recueil, qui comprend sept récits très divers, mais dont l’un des thèmes communs évoque la mort, – qu’elle soit au passé, au présent ou simplement suggérée – parle surtout d’amours manquées, de souffrances morales, de repentir, de désespoir, de cruelle indifférence et de fatalité.

Toute une mosaïque de sentiments, pour tenter de dépeindre L’homme et ses travers, L’homme et ses passions, L’homme et ses échecs, à des époques et des âges différents. Il sera donc ici question aussi bien d’enfance, que d’adolescence ou de vieillesse.

En quelque sorte et pour résumer, on pourrait dire que c’est une espèce de pastiche de l’âme humaine, dans ce qu’elle possède de bassesse ou de grandeur. Ce qu’on remarquera peut-être davantage dans le conte qui, de par son expression métaphorique, en donne une approche encore plus accentuée.

Extrait

  Avertissement au lecteur :
cet extrait a été tiré du manuscrit et non du livre ;
il pourra donc se faire qu'on y rencontre quelques erreurs grammaticales ou autres

Peu de temps après, arriva le moment que Brigitte attendait avec angoisse… Christian se décida tout à coup à lui confier son terrible secret. Et il commença alors à lui délivrer son drame.

Il n’y avait pas si longtemps, il lui était arrivé quelque chose d’effroyable. Cela concernait la jeune fille dont il était fiancé lorsqu’il habitait en Algérie… En fait, la tragédie avait eu lieu voici près d’un an et demi, en mars 1962 à Alger, juste trois mois avant son indépendance…

C’est pourquoi depuis il n’était plus capable d’aimer, qu’il ne voulait plus aimer, que cette femme était la seule qui comptait dans sa vie… Qu’il ne pouvait l’oublier, qu’il l’aimait toujours… Qu’il l’aimerait éternellement et ne pouvait détacher son image de son esprit…

 Que sa photo l’accompagnait partout, et qu’il l’avait toujours avec lui, dans son portefeuille glissé dans la poche intérieure de sa veste, tout contre son cœur… Que dans sa chambre, il avait un portrait d’elle, posé bien en évidence sur son bureau, ainsi qu’un album photos du temps des jours heureux… Qu’il lui vouait un culte aussi passionné que désespéré… Mais que, malgré tout, il s’était senti attiré par elle, Brigitte, qui la lui rappelait un peu…

Mais qu’il ne fallait surtout pas qu’elle se focalise sur lui, car il n’était pas disponible, comme elle pouvait maintenant le comprendre… Et puis, de toute façon, elle était bien trop jeune, et lui, trop âgé pour elle… Il lui proposait seulement un flirt de vacances et une amitié qu’il souhaitait durable, car il tenait vraiment à cette amitié ; il en avait même besoin…

Lorsqu’il avait évoqué son drame, Christian avait eu beaucoup de mal à en parler ; il semblait encore si terriblement affecté, que Brigitte percevait sa souffrance, presque palpable… Son profond chagrin réapparaissait soudain, et malgré tous les efforts qu’il déployait pour n’en rien laisser paraître elle remarquait ses yeux trop brillants, ses gestes saccadés…

Elle se demandait s’il allait lui en confier davantage, n’osant prononcer la moindre parole, angoissée, la gorge nouée… D’abord bouleversée par son discours, compatissant sincèrement à sa souffrance – considérant en même temps que le sort s’acharnait malgré tout également sur elle – elle pensa ensuite que rien n’était peut-être perdu cette fois… Ce serait sans doute une question de patience… Qu’il l’ait choisie, elle, pendant les vacances, était déjà bien. Et surtout, qu’il n’ait personne d’autre dans sa vie…

C’était là où Brigitte se trompait naïvement, manquant d’expérience : les morts ont parfois le pouvoir d’être plus forts que les vivants… Elle ne savait pas encore que dans certains cas, on ne peut guère lutter contre eux…

Pâle et tremblant, Christian avait ensuite repris ses confidences avec une gravité affligée, semblant faire un effort surhumain et constant pour retenir ses larmes et poursuivre. Il précisa à Brigitte que ce qu’il allait lui confier maintenant, il n’en avait encore jamais parlé à personne. Il voulait le lui dire, à elle seule, pour qu’elle le comprenne encore mieux, pour qu’elle comprenne son attitude à son égard. Il avait eu l’occasion de l’observer depuis plusieurs jours ; il avait toute confiance en elle, malgré son jeune âge. Il la trouvait beaucoup plus mûre, beaucoup plus réfléchie que la plupart des autres jeunes filles de la bande qui étaient plus âgées, et qu’il trouvait parfois superficielles et frivoles. Et il fit le récit de son drame d’une seule traite, tête baissée, d’une voix basse, un peu rauque, monocorde…

Ainsi qu’elle le savait – comme d’ailleurs tout le monde dans la bande – il était donc Pied-noir ; on appelait de la sorte tous ceux qui, comme lui, Français d’origine, vivaient en Algérie. Avec ses grands-parents et ses parents, il représentait la troisième génération née à Alger. C’étaient ses arrières grands-parents qui, un beau jour, avaient quitté leur Bretagne natale pour s’installer sur le sol algérien ; à Alger, ils avaient fait retaper et agrandir un vieux café pour le transformer en un établissement agréable, devenu au fil du temps aussi confortable que moderne et baptisé depuis l’origine  « Au café de Paris ». Une clientèle de bon aloi le fréquentait depuis lors, composée principalement d’hommes d’affaires, de journalistes, de notables et d’étudiants. Bien sûr, c’était devenu une affaire familiale dont les héritiers successifs s’occupaient. Il avait grandi dans l’ambiance effervescente du café et y avait même connu sa fiancée, qui s’y rendait tous les dimanches midi, à l’heure de l’apéritif avec ses parents. Il s’était fiancé en 1961, le jour de ses vingt-trois ans. Sa fiancée venait d’en avoir vingt…

Comme lui, elle était étudiante. Repas très simple, uniquement en famille, dans une atmosphère morose et triste, vu les circonstances. L’Algérie était en guerre ; une guerre qui avait commencé en 1954 et qui s’éternisait. En 1958, le général de Gaule, rappelé à Paris, avait dû quitter la terre algérienne. Depuis, eux, les Pieds-noirs, vivaient dans l’anxiété. Ils s’étaient sentis un peu abandonnés par la France et ils redoutaient tout. Malgré les Harkis et les tirailleurs algériens qui patrouillaient, il y avait souvent des règlements de compte, des représailles, et ils avaient peur. Les Fellaghas, partisans algériens luttant contre l’autorité française pour l’indépendance de l’Algérie, avaient pris le maquis ; un maquis qu’ils connaissaient comme leur poche, et où il était donc difficile de les débusquer ; ils demeuraient les plus forts, personne ne pouvait rien contre ces partisans fanatiques. Les années s’enchaînaient et tout allait de mal en pis… Autour d’eux, plusieurs de leurs amis et connaissances, trop impliqués, en avaient déjà fait les frais. Les deuils se succédaient…

Les parents de Christian, de plus en plus angoissés, devenaient de jour en jour davantage pessimistes ; ils parlaient déjà de leur retour en France, seule issue qu’ils entrevoyaient dans cette guerre d’usure. Et ils remplissaient des malles bourrées d’objets qu’ils voulaient emporter ; ils s’efforçaient de sauver les meubles, en vue d’un départ imminent… Les parents de sa fiancée étaient dans le même état d’esprit : prêts à partir dès que cela deviendrait urgent. Ils devaient partir tous ensemble…

Et puis, le 26 mars 1962…

À l’évocation de cette date, d’une voix qui se cassa et devint plus basse encore, Christian avait marqué une pause…

Brigitte qui avait bien du mal à contenir son émotion et son angoisse, avait tressailli, se doutant que la véritable explication était pour maintenant…