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Entièrement nue devant sa psyché, Berthe s’y
regardait sans aucune complaisance, avec
un regard chargé d’aversion et
de haine. Et un énorme
découragement l’envahissait à nouveau,
où se mêlaient colère et chagrin. Pourtant, à l’approche du
printemps de cette année 1985, elle aurait tellement souhaité se
plaire un peu, à défaut de se trouver belle… Malheureusement,
quelle que soit la partie de son corps sur laquelle
ses yeux se posaient, celle-ci
ne lui inspirait à chaque fois qu’une
indicible horreur ; ce qui accentuait encore davantage
son désespoir.
Le désespoir de toujours n’apercevoir dans son miroir, qu’un reflet
qu’elle jugeait laid.
Parce qu’elle trouvait laid tout en bloc ! Sans
accorder la moindre grâce à l’ensemble de sa personne, qu’elle
observait froidement, avec une sévérité implacable, dénuée de la
moindre indulgence.
Ainsi, haineux et désespéré, son regard
l’inspectait-il des pieds à la tête, de façon critique et exagérée.
Car, dans cet état d’esprit, elle amplifiait bien sûr tout… Et se
voyait avec des mollets trop forts et trop musclés, des cuisses trop
courtes et trop grosses, un ventre trop rebondi et flasque, des
hanches trop larges et plantureuses, des fesses trop volumineuses et
molles… et pour finir, avec des seins trop lourds et gonflés, tels
deux énormes ballons arrogants qu’elle eût aimé pouvoir crever…
Son regard s’arrêta sur ses seins et y demeura figé,
malgré la consternation qu’elle en ressentait. Elle n’osait remonter
vers son visage, tant elle en avait d’appréhension. Elle s’y décida
d’un coup par bravade et se contempla bien en face. Son front était
toujours aussi désespérément bas… Ses yeux, aussi insignifiants,
minuscules, d’un marron fade et sans éclat… Ses joues, aux pommettes
un peu hautes et saillantes, aussi énormes… Son menton, aussi épais
et légèrement fuyant, sa bouche, aussi petite et mince… Quant à ses
cheveux, ils pendaient sans grâce en mèches ternes et raides,
encadrant de leur brun falot son visage morne, austère et sans vie
apparente.
Berthe avait maintenant tout examiné. Tout… sauf son
nez… Mais c’était volontaire, parce que
celui-ci, depuis toujours, lui posait son plus gros
problème. D’autant mieux que justement, son nez
était grand et gros… D’une longueur qu’elle jugeait
excessive et
peu
commune, avec des narines trop épaisses à son
gré. Et si son visage
était, somme toute, assez anodin, disons,
« passe-partout », il est vrai que son nez, quant à lui, avait du
caractère et brillait par son originalité… Une originalité dont
Berthe se serait, on s’en doute, bien passée ! Relevant les yeux
vers lui, elle osa enfin le regarder. Ses prunelles, comme à chaque
fois, s’emplirent aussitôt de larmes devant
cette chose lui paraissant incongrue,
immonde et outrancière; un appendice qui
l’empêchait de passer inaperçue, elle qui aurait voulu être
transparente…
Durant son examen, la jeune fille devenait de plus en
plus sombre et désespérée. Il en
allait toujours ainsi, lorsqu’il lui prenait de se
contempler
longuement dans une
glace. Aussi
préférait-elle en général s’en abstenir, sachant
qu’elle continuerait à être déçue
de ne jamais pouvoir découvrir d’elle quelque chose qu’elle
aimerait. Dans son cas, se disait-elle avec tristesse et amertume,
il valait mieux ignorer son image, essayer de ne plus y penser pour
ne pas en souffrir davantage. Sinon, cela devenait pire à chaque
fois, elle le savait ; parce qu’alors, elle en arrivait à ne plus
éprouver qu’un profond dégoût de sa personne physique… Un rejet
total. Et elle finissait par se détester carrément, par ne plus
pouvoir se supporter du tout ; déjà qu’elle avait assez de mal à se
supporter chaque jour sans cela…
Elle y parvenait d’ailleurs à peine.
Elle aurait voulu oublier jusqu’à son existence.
*
Epuisée, lasse, démoralisée, Berthe se laissa choir
sur son lit, corps sans joie, dont l’esprit remuait les plus noires
pensées. Elle songeait aux jeunes filles de son âge, et surtout, à
son amie Rebecca, qui sortaient, s’amusaient, tandis qu’elle,
timorée, complexée par son physique ingrat, préférait se terrer chez
elle…
Pourtant,
malgré qu’elle ne fût pas belle, du moins, pour répondre aux
critères de beauté actuels, elle n’était cependant pas aussi laide
qu’elle le pensait. C’est
d’ailleurs ce que Rebecca lui avait assuré maintes
fois… Et il était vrai que bien qu’elle eût un visage sans réelle
beauté, parce que dépourvu de cette grâce et de ce
charme indéniables qui attirent forcément le faisant
reconnaître comme tel, il émanait toutefois de celui-ci une certaine
spiritualité mêlée de distinction. Et puis, du haut de son un mètre
soixante-treize, elle avait tout de même une certaine allure… Mais
elle l’ignorait.
Berthe, ainsi qu’on l’aura compris, ne parvenait
jamais à se trouver le moindre attrait. Puisque d’office, elle
exagérait
de façon excessive ce qui
concernait son apparence, tant elle l’exécrait… Et, comme depuis
longtemps elle ne se voyait qu’avec des yeux déformants, elle
n’arrivait pas plus pour autant à croire
aux affirmations de Rebecca. Elle pensait seulement que son amie,
par gentillesse ou commisération, préférait invoquer de pieux
mensonges ;
elle en était à présent
persuadée et ne pouvait plus en démordre.
Et pourtant, ainsi qu’elle se le rappelait
souvent, comme pour mieux
se conforter dans ses néfastes idées, n’avait-elle pas essayé,
lorsqu’elle avait vingt ans, de faire partie d’un petit groupe
d’amis connus à son travail ?... Elle venait alors tout juste
d’entrer comme vendeuse, au rayon des bijoux fantaisie du Prisunic,
rue Lafayette
à Nantes. Nantes, sa ville, où elle était née il y avait maintenant
vingt-cinq ans…
Hélas,
cette unique tentative s’avéra être un échec total. Surtout
lorsqu’elle déclina son nom… Parce qu’en plus de son physique ingrat
et de son prénom, qui, à lui seul, prêtait déjà à rire, elle avait
aussi un nom effroyable, qui aurait desservi la plus belle des
femmes. Elle s’appelait « Boudineau »… Berthe Boudineau !
Du reste, à ce sujet, elle avait un jour demandé à sa
grand-mère, avec qui elle vivait alors, pourquoi on l’avait
prénommée ainsi.
Celle-ci lui avait répondu
que si sa mère lui avait donné ce prénom, c’était en souvenir de
Berthe D., sa meilleure amie, morte très jeune d’une leucémie ;
pendant sa maladie, elle lui avait promis, le jour où elle aurait un
enfant, de l’appeler comme elle si c’était une fille… Ayant appris
cela, Berthe devint encore plus déprimée : porter un vilain prénom
est une chose, mais quand c’est également celui d’une morte…
Donc, dans cette bande de copains, non seulement elle
ne plaisait à aucun garçon, – ce qui ne l’étonnait pas, habituée
depuis longtemps à ce qu’on la
trouvât laide – mais encore, tous, plus ou moins, se moquaient
d’elle. D’abord discrètement, derrière son dos, puis, par la suite,
carrément devant elle. Ainsi,
l’appelait-on alors « Berthe au grand nez », ou « B.B. », (en 1985,
on se souvenait toujours de
Brigitte Bardot) ou « Boudinette », ou « boudin », ou encore, « Boudinette,
le boudin boudiné »… Certains garçons poussaient même
l’indélicatesse jusqu’à l’appeler « la grosse Bertha »… Ce qui la
rendit furieuse lorsqu’elle apprit que c’était le surnom donné aux
canons lourds allemands qui, à plus de cent kilomètres, tirèrent sur
Paris en 1918 ; ce surnom fut donné aux canons parce que la fille de
l’industriel allemand Krupp qui les fabriquait se prénommait Bertha…
Tous ces quolibets, ces sobriquets, en rajoutant au chagrin
qu’avait Berthe de n’être ni jolie ni véritablement plaisante,
avaient accru ses complexes et accentué sa timidité, qui devenait
maladive. Suite à cette mésaventure, au lieu d’en prendre son parti,
chose au-dessus de ses forces, puisque c’était vrai, qu’elle
l’admettait et en avait honte, elle avait préféré fuir un monde qui
l’accueillait si mal et dans lequel
elle ne trouvait pas sa place. Toutefois, heureusement, parmi ses
anciens amis, – « amis », si l’on peut dire, puisqu’ils ne le furent
pas – se trouvait une jeune femme, qui, à l’encontre du reste de la
bande, s’intéressa cependant à elle, négligeant l’opinion des
autres ; d’instinct, elle
défendait Berthe à chaque fois, la protégeant en quelque sorte
lorsqu’il y avait lieu. Et par le fait, celle-ci devint très vite sa
meilleure amie ; sa seule vraie et unique amie… Il était
temps : de plus en plus introvertie, Berthe était en train de
devenir complètement schizoïde.
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