| |
Lorsqu’elle s’éveilla, cette fois pour de bon, Anaïs C. revenait de loin…
Dans le vague, elle regardait droit devant elle, encore ensommeillée. Et,
l’esprit totalement confus, ce qu’elle distinguait alors, avec une sorte de
stupéfaction plus ou moins consciente, était le sol, qui s’arrêtait tout à coup,
pour ne faire suite à rien d’autre, sinon au vide !... Sur ce sol, au bord de ce
vide, de ce précipice, deux fauteuils, ainsi que deux tables roulantes laquées
de couleur blanche, encombrées d’objets divers et de bouquets de fleurs… Comme
prêts à y tomber ! Puis, plus loin, en bas, de très grands arbres dont elle
pouvait voir le tronc énorme et surtout la cime à sa hauteur… À leur pied, des
massifs de fleurs… Au-dessus du sol, le ciel, qui, avec le plafond, semblait
retenir l’immense fenêtre de la chambre, dont elle pouvait voir les contours en
aluminium flottant dans les airs ! Pas de murs, seulement du vide ! Aucun mur ne
se dessinait au regard d’Anaïs, terrorisée…
C’était irréel… Son rêve reprenait comme avant ! Comme avant quoi ?… se
demanda-t-elle, éperdue. Mais aussitôt, elle se rappela tout, d’un bloc, sans
vraiment réaliser pour autant où elle se trouvait…
— Où suis-je ? cria-t-elle malgré elle.
— Ah, bonjour ! Ainsi, vous voilà réveillée… prononça une petite voix douce près
d’elle.
Tournant la tête du côté de la voix, Anaïs aperçut une adorable vieille dame aux
incroyables yeux vifs et bleus, avec des cheveux blancs vaporeux, mousseux,
auréolant un gracieux visage aux traits réguliers à peine ridés, qui devait
avoir été fort beau autrefois.
— Vous êtes ici à l’hôpital, où l’on vous a transportée… Êtes-vous là pour la
même raison que moi ?… continua l’agréable vieille dame. J’ai voulu quitter ce
monde auquel je ne tiens plus depuis le décès de mon cher époux. J’ai voulu une
fois de plus aller le rejoindre, mais encore une fois, j’ai raté mon coup… Mais
enfin, moi je suis vieille, ça se comprend… Ma vie est derrière moi. Quant à
vous, vous êtes encore bien jeune… J’espère que vous n’avez pas fait cette
bêtise ?
Anaïs C. n’avait guère envie de parler. Néanmoins, elle se sentait
instinctivement attirée par cette femme, dont il émanait une sorte de force
tranquille, presque rassurante. Elle se confierait peut-être à elle par la
suite, puisque toutes deux semblaient avoir quelques points communs, dont ce
penchant au suicide… Mais pas maintenant. Elle éluda l’interrogation. Elle
voulait d’abord s’assurer de quelque chose…
— Dites-moi, madame, s’il vous plaît… que voyez-vous devant vous, là, sous vos
yeux ?
— Devant moi ?… répondit la dame, étonnée. Mais… le mur blanc, la grande
fenêtre, et sous la fenêtre, contre le mur, deux fauteuils, ainsi que les deux
tables roulantes qu’on nous apporte pour les repas… Pourquoi cette question ?
Avez-vous quelques problèmes de vision ? poursuivit la bonne dame, compatissante
et apparemment ennuyée.
— Non, non ! Je vois simplement un peu trouble, je ne suis pas encore très bien
réveillée… , s’empressa de répondre Anaïs, qui ne pouvait se résoudre, de peur
qu’on la prît pour une folle, à avouer qu’elle voyait à travers les murs.
Heureusement, à ce moment précis, une infirmière entra, lançant d’une voix
enjouée :
— Bonsoir, mesdames ! C’est l’heure de votre piqûre, madame de Lestrac ! Allez,
on se retourne sans faire la grimace… Comme d’habitude, on ne sentira rien…
À l’entrée de l’infirmière, Anaïs avait tourné la tête de son côté. Elle avait
vu une porte s’ouvrir, qui semblait directement sortie du sol, parce que lui
laissant apercevoir seulement un espace transparent au-dessus de celle-ci ;
comme si elle n’était reliée à rien. De même que des deux côtés de la porte :
uniquement de la transparence… Incrédule, elle se frotta les yeux avec effroi.
Aussi incroyable qu’il paraisse, elle ne voyait plus que la porte…
Mais toujours aucun mur ! Seulement du vide, rien que du vide !…
Et à travers ce vide, plusieurs couloirs bifurquant à droite ou à gauche, où
elle pouvait suivre les allées et venues des visiteurs, d’hommes en blanc,
d’infirmières et d’aides-soignantes poussant parfois des chariots et des tables
roulantes…
Très troublée, toujours apeurée, Anaïs se tourna pour regarder dans l’autre
sens. Au départ, elle avait pensé être dans une vaste chambre, avec sans doute
bien d’autres lits de chaque côté du sien. Car, tout à l’heure, confusément,
elle avait aperçu à sa droite de vagues silhouettes… Cette fois, elle y vit de
façon précise un divan dans un coin, une table et des chaises dans l’autre, et
tout au fond, une porte… mais aussi des murs, où ses yeux butaient. Pour une
fois, les murs arrêtaient son regard, elle ne pouvait voir au travers… Elle en
fut heureuse et pensa n’avoir eu que quelques hallucinations qui devaient être
en train de disparaître. À moins, que…
Était-elle bien dans une vaste chambre, sorte de long couloir elle aussi, où
aurait été aménagé ce coin divan/repas, peut-être pour les visiteurs désireux de
rester en compagnie de leur malade ?… Ou y avait-il, là encore, un mur qu’elle
ne voyait pas ?… Il fallait qu’elle en eût le cœur net !
Toujours effrayée, elle pointa le doigt à droite, vers le fond de la pièce, en
demandant :
— Dites, madame, pouvez-vous m’indiquer également ce que vous voyez de ce
côté-ci ?… Je veux dire, après mon lit ? Qu’y a-t-il d’autre ? Je crains que les
produits que l’on m’a administrés ne me jouent encore des tours, et j’aimerais
être rassurée…
— Mais bien sûr, mon petit ! répondit gentiment madame de Lestrac. Je sais ce
que c’est, vous êtes encore un peu dans le cirage… Et ça peut nous faire voir
des éléphants roses ! C’est d’ailleurs le moment que je préfère : on n’est pas
encore revenu tout à fait dans la réalité et c’est si bon ! Parce qu’après, on
retourne en plein dedans. Impossible d’y échapper et c’est si cruel ! Enfin,
c’est ainsi… soupira-t-elle. Eh bien, donc, pour répondre à votre question,
après votre lit, il n’y a plus rien. À part le mur, bien sûr, et rien d’autre.
Plus de doute possible, elle voyait bien des choses que les autres ne pouvaient
voir… Ou, plutôt, elle ne pouvait plus distinguer ce que d’autres voyaient, ce
qu’elle-même voyait auparavant ! Que ce soit le fruit de son imagination ou la
réalité… Et elle se rendit brusquement compte, avec autant de stupeur que
d’incompréhension, que si elle ne voyait plus les murs mais à travers, elle
distinguait cependant parfaitement tout sols, plafonds, portes et fenêtres…
Heureusement !... songea-t-elle, toujours horrifiée, c’est au moins ça ! Mais
quand même !... Comment cela se peut-il ? Comment est-ce possible ? Pourquoi ça
m’arrive, à moi ?... Juste après mon suicide…
Madame de Lestrac, après sa piqûre quotidienne, qui était un calmant très
puissant qu’on lui administrait après dîner, commençait doucement à somnoler.
Elle bredouilla un vague bonsoir et s’endormit complètement.
Anaïs C. ne savait plus si elle devait être contente d’avoir échappé à la mort.
Dans cette situation bizarre qui était la sienne, sa vie allait devenir des plus
singulières… Elle se demandait comment elle allait pouvoir vivre de cette façon.
Peut-être qu’une fois rentrée chez moi, ce sera terminé ?… pensa-t-elle
légèrement soulagée, mais sans grande conviction, se rappelant soudain que tout
avait commencé justement chez elle. Parce que, ce serait un comble, pour une
architecte ! Même si je suis conceptrice avant tout, il me faut absolument
apprécier de visu mes réalisations sur le terrain… c’est même impératif !
Comment vais-je faire, maintenant, si je ne peux plus les voir ?… continua-telle,
redevenant angoissée.
Tout en songeant, Anaïs regardait inconsciemment à droite. Il devait être
environ vingt heures et la nuit était tombée. À présent, la pièce qui lui
faisait suite se trouvait dans une totale obscurité ; elle n’y distinguait plus
rien. En revanche, à sa gauche, elle apercevait toujours, tout au fond, de
chaque côté de la porte, les couloirs à présent éclairés pour la nuit, comme
dans tout hôpital ; et devant elle, en contrebas, le jardin intérieur, dont le
faible éclairage laissait maintenant à peine deviner la végétation… Cette
dernière vision lui donna la sensation d’être dans un univers étrange,
surnaturel, comme en apesanteur dans les airs. Elle regarda de nouveau à droite
et s’aperçut que la porte de cette pièce s’ouvrait… D’un seul coup, un flot de
lumière inonda celle-ci, faisant réapparaître chacune des choses qu’elle y avait
vu précédemment.
Un homme de haute stature entra alors, qui alluma aussitôt en refermant la
porte… Il se dirigea immédiatement vers le divan sur lequel il s’allongea. Il
semblait être exténué… À sa blouse blanche, elle devina qu’il était médecin ou
infirmier. Là où il se trouvait, elle ne pouvait percevoir distinctement ses
traits.
Anaïs continua d’observer la scène, mais plus rien ne se passait. Un peu plus
tard, regardant à nouveau, elle vit l’homme se lever et aller vers un
réfrigérateur, duquel il sortit une boisson ; il s’assit ensuite à la table et
prit un journal, qu’il se mit à feuilleter tout en buvant. Installé à cet
endroit, en plein sous le néon et tourné de son côté, elle pouvait cette fois le
dévisager à loisir.
Et tout à coup, elle le reconnut ! Ou, du moins, le reconnut-elle, sans même le
connaître… Un mois auparavant, en effet, elle l’avait remarqué dans son
quartier. Elle l’avait remarqué, d’abord parce qu’elle le trouvait bel homme, du
moins pour son goût à elle, qui aimait les grands bruns ayant du charme, et
ensuite parce que c’était la première fois qu’elle le voyait dans son quartier ;
y habitait-il ?... Il devait venir d’ailleurs, mais d’où ? Intuitivement, elle
avait tout de suite pensé qu’il devait être étranger, un rien slave, peut-être,
à cause de ses pommettes hautes et de ses yeux légèrement en obliques Elle
adorait ce type d’hommes. Et voici qu’il était là, dans cet hôpital, et qu’elle
le retrouvait grâce à son suicide manqué… Et surtout, grâce à ce drôle de don
qui venait de lui échoir. Du coup, elle était presque contente d’avoir cette
étrange faculté et commençait à entrevoir toutes les possibilités qui pourraient
s’offrir à elle…
Son bel étranger était retourné s’allonger. Il éteignit soudain la lumière et la
pièce replongea dans l’obscurité. L’homme et le décor disparurent, et
l’enchantement d’Anaïs fut brusquement rompu… Elle pensa qu’il devait dormir là
de temps en temps, entre deux urgences, et que ce devait être une salle de
repos. Et comme elle-même tombait à nouveau de sommeil après la pilule donnée
par l’infirmière, elle se laissa sombrer avec bonheur, songeant qu’il serait
toujours temps avant de rentrer chez elle, d’essayer d’en savoir un peu plus sur
son inconnu…
Elle glissa dans l’inconscient avec une légèreté nouvelle, non sans s’être dit
que sa vie allait sûrement prendre un autre tour, semblant à présent sous de
meilleurs auspices.
Le lendemain matin, Anaïs C. ne s'était jamais réveillée se sentant aussi bien,
d'aussi excellente humeur… Pourtant, il était à peine sept heures et une
aide-soignante venait de la réveiller en lui apportant son petit-déjeuner
sur l'une des tables roulantes ; ce qu'en temps ordinaire elle ne supportait
pas, elle qui n'était pas matinale. Et qui, surtout, n'avait jamais faim à
pareille heure… Mais à côté d'elle, il y avait la charmante madame de Lestrac
qui lui disait bonjour en la gratifiant d'un chaleureux sourire. Et surtout, de
l'autre côté, un peu plus loin, son beau médecin ou infirmier, qu'elle pouvait
apercevoir en train de boire, sans doute un café, assis à la table… Elle se
troubla soudain, réalisant que son nouveau don allait la rendre indiscrète.
Voyant à travers les murs, elle pourrait surprendre les gens dans leur plus
stricte intimité… Elle aurait sans doute pu apercevoir cet homme, là-bas, tout
nu, si elle s'était réveillée encore un peu plus tôt ! Mon Dieu !... Elle allait
devenir voyeuse, bien malgré elle… Elle, si pudique ! Elle n'avait pas pensé à
cela… C'était le comble de l'horreur ! Au surplus, puisqu'à présent pour elle
les murs n'existaient pas, la lumière du jour qui la gênait beaucoup le matin,
raison pour laquelle elle faisait en sorte que volets et rideaux soient toujours
bien fermés, allait sans doute la réveiller brutalement aux aurores… Et le
soleil encore davantage, lorsqu'il y en aurait… Mon Dieu ! Encore autre chose…
Elle non plus, n'aurait d'intimité… même dans sa chambre ! Puisqu'à présent, il
lui semblerait être en pleine rue
et qu'on pourrait la voir dans son lit ! Puisque sa chambre donnait directement
côté circulation… Et puis, ses voisins, le couple d'amoureux ? Voilà que
maintenant, elle les verrait évoluer comme s'ils se trouvaient dans sa chambre
!... Plus aucune tranquillité, même si elle ne pouvait les entendre et qu'ils ne
pouvaient la voir… Les apercevoir malgré elle, sans qu'ils ne le sachent, serait
déjà une gêne suffisante…
Elle aurait sans cesse la pénible impression d'être vue de tous côtés…
Ayant réalisé tout cela, son humeur s'assombrit soudainement. Il faudrait
absolument qu'elle trouvât quelques remèdes à tout ceci… Elle ne savait pas
encore comment, mais il y aurait bien quelques solutions.
Déjà, pour commencer, une fois chez elle, elle pourrait déplacer son lit dans un
autre coin de sa chambre, sous sa fenêtre, par exemple, de façon à ne pas voir
dans la rue ; ou encore, là où le soleil ne pénètrerait pas trop, sauf quand
elle en aurait envie, ce qui pouvait être intéressant finalement, pour quelqu'un
qui aimait les bains de soleil… Mais, peut-être
qu'après tout, concernant le soleil et la lumière, ceux-ci ne pénètreraient pas
dans les pièces ? Puisque même si les murs lui étaient inexistants, ils n'en
étaient pas moins réellement là ?... La preuve, pour s'en assurer, elle avait
touché celui qui était derrière sa tête de lit, et si ses yeux voyaient
également au travers, ses mains, quant à elles, avaient parfaitement senti la
masse dure recouverte de peinture laquée du mur… Alors, peut-être les murs
n'étaient-ils devenus pour elle que des sortes de miroirs sans tain, jouant un
peu le même rôle, même si elle ne pouvait ni les distinguer ni s'y contempler
?... Qui lui permettaient donc ainsi de voir à travers sans être vue, tout en ne
laissant pas pénétrer le jour et encore moins le soleil ?... Aujourd'hui étant
un jour sombre, sans soleil du tout, avec un ciel plutôt gris et bas, elle
n'avait pu s'en rendre compte. Dès qu’elle serait chez elle, elle verrait bien…
Elle fut tirée de sa rêverie par madame de Lestrac :
— Alors, dites-moi, ma chère enfant… vous allez nous quitter dans
peu de temps, sans doute ? Comment vous sentez-vous, à présent ?…
Mais je vois que vous paraissez apprécier ce qu'on vous a servi… C'est
très bon signe !
Anaïs prenait en effet son petit-déjeuner avec beaucoup d'appétit. Un
appétit qui l'étonna elle-même, mais qu'elle jugea comme étant la
conséquence d'un estomac resté vide depuis la veille, donc maltraité et
criant maintenant famine. Elle répondit qu'elle se sentait suffisamment
bien pour pouvoir rentrer chez elle ce jour et qu'elle attendait la visite du
docteur qui devait l'y autoriser. Elle partirait ensuite dès qu'elle serait
prête. Dans la matinée, ainsi qu’elle l’espérait… Puis elle ajouta :
— Vous savez, madame de Lestrac, j'ai eu beaucoup de plaisir et de
réconfort en trouvant à mon réveil une personne telle que vous… Je
suis ravie d'avoir fait votre connaissance et j'espère bien qu'on se
reverra. D'autant plus que je suis là, moi aussi, pour la même raison que
vous-même…
Je vous en parlerai, si vous le désirez toujours, mais en dehors
d'ici. Et si vous le voulez bien, madame, nous pourrions échanger nos
adresses… Dès que je serai complètement rétablie, je souhaiterais vous
inviter à déjeuner. Je ne cuisine pas trop mal ! Ainsi pourrions-nous
mieux faire connaissance que dans un hôpital… Mais surtout, madame
de Lestrac, maintenant, plus de bêtises, n'est-ce pas ? J'aimerais
beaucoup que nous devenions amies… Je suis certaine que nous avons
des points communs. Vous semblez bien seule, je le suis aussi. Nous pourrions
nous remonter le moral ensemble… Promettez-moi !
Personnellement, je n'ai plus envie de recommencer. Et soyez certaine que je
vous appellerai. Au plus tard dans deux ou trois jours… À moins que vous
ne restiez ici encore quelque temps ?
— Non, non ! Je rentre chez moi demain… Ah ! Mon petit… Je suis
si heureuse que vous me parliez ainsi ! Car, savez-vous ? Votre arrivée
dans cette chambre, bien que m’attristant, m'a enchantée immédiatement !
Parce que c’est si vrai que les gens ont parfois, sans se connaître, des
affinités
ne sachant pourquoi avec d'autres ! De ces « affinités électives » dont parle si
bien Goethe…
Quoi que souvent, hélas, ce ne soit pas toujours réciproque ! D'ailleurs, il
m'est arrivé de temps en temps, soit que quelqu'un fût attiré par moi,
alors que cette personne ne m'intéressait pas, soit que je fusse attirée par
quelqu'un qui ne me témoignait que froide indifférence… Ce qui, là,
m'affectait profondément : ne pas être appréciée de la personne qui vous
plaît, se heurter à son désintérêt aussi total que sans appel, être rejetée, m'a
toujours été particulièrement intolérable… À ce propos, cela me fait soudain
penser à Adèle Hugo… Lorsque j'ai appris son histoire – vous avez peut-être vu
le film « Adèle H » ? — j'ai été ébranlée, prise d'une énorme compassion envers
cette pauvre jeune fille. Si amoureuse d'un jeune Anglais qui ne voulait plus
d'elle et la fuyait tant qu'il pouvait, alors qu'elle le pourchassait partout de
sa passion amoureuse…
N'hésitant pas à quitter la France pour l'Angleterre et à vivre à Halifax,
parce qu'il s'y trouvait… Quelle ténacité… Quel courage… Quel amour,
surtout ! Jusqu'à la folie ! C'est d'un pathétique si émouvant, si
bouleversant, qu'il donne envie de pleurer quand on y pense…
— C'est certain !... l'interrompit Anaïs. Et ce que vous dites me fait
aussi penser à Camille Claudel… Son histoire a également donné
lieu à un film. Vous l’avez vu ?… Oui ? Vous savez donc que
Camille et Adèle connurent un destin presque similaire et tout aussi
dramatique… Et que Camille Claudel, éprise de Rodin, tout comme Adèle
Hugo avec le jeune Anglais, fut repoussée par lui. Mais, bien qu'Adèle
fût soutenue et aidée par son poète de père, ce qui ne fut pas le cas de
Camille,
qui se vit délaissée par sa mère et son écrivain de frère, toutes deux finirent
leur
vie de la même façon : dans la démence… Sans doute le saviez-vous...
Alors, voyez, elles aussi, comme nous, auraient eu de bonnes raisons de
se suicider… Ne trouvez-vous pas ?
— Oui, certainement ! répondit madame de Lestrac. Mais la folie
n'est-elle pas également une forme de suicide, où l'inconscient se
précipite, se réfugie, pour échapper à la torture morale ?... Le monde est
souvent si froid, si peu chaleureux ou carrément hostile parfois, qu'il est une
des
raisons de nos souffrances. Feu mon mari était professeur de
philosophie… C'était l'un de ceux restés entièrement fidèle à Sartre, dont
il était inconditionnel. Et j'ai toujours été parfaitement d'accord avec lui
pour trouver qu'en effet, l'enfer, c'est bien souvent les autres… Sauf que,
quand ils le veulent, ça peut être le paradis. Et le pire n'est-il
pas que nous-mêmes, sans le savoir, sommes peut-être, quelque part, un
enfer pour certains ?... Mais aussi, peut-être et heureusement, un paradis
pour d'autres ?... Vous concernant, ce fut immédiatement réciproque ; J'ai
ressenti tout de suite une sorte d'attirance pour votre personne. Sans
doute parce qu'inconsciemment, vous représentez à mes yeux la fille que
j'aurais voulu avoir… Je n'ai eu qu'un fils… Pourtant, je ne vous connais
pas, mais il me semble assez bien vous connaître et je me trompe
rarement. Il paraît que j'ai le don d'empathie… Enfin, c'est souvent ce
qu'on me dit ! Ceci dit, j’avais, moi aussi, l'intention de vous inviter chez
moi… Comme je quitte l'hôpital demain, j'attendrai donc votre appel avec
plaisir. Je vous en remercie déjà.
— Comptez-y, chère madame ! s'écria joyeusement Anaïs, qui ajouta :
Et pour reprendre ce que nous disions, cela me conforte dans ce que j'ai
toujours pensé… S'il y a absence d'amour, nous sommes perdus. Parce
qu'il n'y a que lui qui rende beau et fort… Privés d'amour, ou ne sachant
en donner, mêmes les plus grands esprits s’en trouvent amoindris.
Tenez, prenez Albert Einstein, cet immense cerveau… Lui-même, à la
fin de sa vie, a reconnu son échec avec ses deux épouses consécutives.
J'ai lu un livre sur son incroyable parcours et me suis souvent demandée
pourquoi il ne voulut pas que sa première femme, aux origines serbes,
du nom de Mileva Maric – qu'il connut étudiant, alors qu'elle était
brillante élève en mathématiques – le secondât dans ses travaux ? Ils
auraient pourtant pu former un couple du genre Pierre et Marie Curie,
par exemple…
— Tout à fait ! Mais j'ignorais qu'il ait eu deux femmes… continua
madame de Lestrac. Eh bien, notre brillant Einstein aura connu la
richesse de l'esprit, mais celle du cœur pas entièrement. Sa vie en aura sans
doute été quelque part incomplète… Et d'après ce que vous dites,
il semblerait bien que ce fut là un de ses grands regrets. Perdu dans ses
recherches — son monde à lui — il s'en sera certainement rendu
compte trop tard…
— Absolument ! confirma Anaïs. Il est certain qu'une vie ne laissant
aucune place aux sentiments ne pourra jamais être totalement
remplie… Et sans amour, nous ne sommes pas grand-chose,
finalement. Malgré toute notre intelligence… Parce que la solitude est
partout, et que si on ne la comble pas affectivement... c'est surtout du
vide qu'on rencontre ! Au fait, toujours à ce propos… C'est Einstein qui
m'y fait penser, par rapport à ses recherches. Et aux théories qu'il
expérimentait… Celles de Newton, entre autres… Saviez-vous,
madame de Lestrac, que Newton, paraît-il, cherchait une loi de l'amour ?
Oui… il pensait que les planètes, comme les êtres, s'attiraient,
s'aimaient … Puis, un peu espiègle, elle ajouta dans un demi-sourire :
Eh bien dites-moi, madame de Lestrac… nous voilà bien inspirées,
toutes les deux ! Avec nos petits potins, nos commérages, nos clichés…
Si l'on nous entendait…!
— Très jolie, l'histoire des planètes ! Newton était aussi poète à sa
façon… Et c'est vrai qu'être seul en permanence n'est pas gai du tout…
Tout paraît souvent tellement vide, en effet ! J'en sais, hélas, quelque
chose… Sinon, pourquoi dites-vous ça, Anaïs ? Vous savez, moi, je me
moque un peu, du « qu'en dira-t-on ? » répliqua, souriant elle aussi,
madame de Lestrac. Et notre petit discours, des clichés ?… Oui, peut-être…
D'ailleurs, je me demande bien pourquoi, mais les clichés, c'est mal vu
actuellement… J'ai souvent lu, ou entendu, la formule consacrée : Ça fait
un peu cliché… J'avoue ne pas bien comprendre ce côté péjoratif, et ça
m'énerve un peu ! Pas vous ?... Sans doute quelques élitistes voulant
snober ce qui leur paraît trop simple… Parce que, tout de même, c'est
un peu ridicule, vu que nous en sommes tous la représentation, non ?...
Car la vie, après tout, n'est-elle pas qu'une succession de clichés,
puisqu'elle est répétitive ? Déjà, métro, dodo, boulot, et pour tout le
monde !… C’est bien pourquoi, du reste, les clichés, ainsi que le pensait à
juste titre Jean Cocteau, qui, lui, ne les reniait pas, ne sont finalement que
le reflet de la réalité… Soit, de la vie, tout simplement ! Sans parler du
cinéaste Claude Lelouch, dont les films représentent des successions de
tableaux très réalistes issus de la vie de tous les jours. Films clichés,
alors ?... Vraiment, peu importe ! L’essentiel, c'est qu'ils plaisent et qu'ils
touchent…
Entièrement d'accord, toutes deux se sourirent affectueusement.
Elles n'ajoutèrent rien de plus, elles s'étaient parfaitement comprises.
Elles partageaient déjà le même point de vue sur la plupart des
choses.
La matinée passa très vite.
Juste après le petit-déjeuner, madame de Lestrac avait été prise en
main par l'infirmière venue lui prodiguer ses soins journaliers. Anaïs,
pendant ce temps, faisait sa toilette et s'habillait. Il était près de dix
heures,
elle n’allait pas tarder à partir, puisqu’à présent elle le pouvait… Le médecin
qui lui avait fait son lavage d'estomac venait de passer voir comment elle se
portait, afin de l'autoriser ou non à rentrer chez elle (elle avait beaucoup
espéré
que ce médecin serait l'homme inconnu de la pièce de droite, mais hélas, il
n'en était rien…). Il lui en avait donné l'autorisation, tout en l'admonestant
gentiment, pour la dissuader de recommencer :
— Jolie dame, la vie est déjà assez courte comme ça, ne trouvez-vous
pas ?... Alors, pourquoi vouloir l'abréger ? Surtout lorsqu'on a la chance
d'avoir une excellente santé, pas vrai ?… continua-t-il, avec un regard
furtif en direction de madame de Lestrac. Non, croyez-moi, dans votre
cas, ( bien que je ne le connaisse pas et même s'il est difficile ) il faut
lutter, garder toujours confiance, et surtout, se donner des buts, des
motivations… Essayer de ne jamais se laisser aller… Il y a tant de choses
à faire sur cette terre… Tant de services à rendre aux uns et aux autres… Il
faut
s'interdire de craquer. Reprendre le dessus coûte que coûte… Parvenir à
s'oublier soi-même, faire don d'abnégation. Être altruiste, c'est peut-être ça
la
solution… Et puis, de toute manière, chacun, à un moment ou à un autre, doit
obligatoirement faire face à quelques coups durs. Avez-vous déjà vu
des gens avoir une vie sans aucun problème, vous ? Le tout, finalement,
c'est d'avoir le courage de gérer aussi bien ses joies que ses peines… Ce
n’est pas facile, certes, mais c’est ce qui fait la force de l'humanité. Enfin,
moi, ce que je vous en dis… Je suis là, à soliloquer comme un vieux radoteur
moraliste… Mais c'est plus fort que moi ! Dans les différents services, je vois
tellement de patients qui souffrent, qui sont perdus parfois et qui voudraient
tellement vivre — ou encore qui voudraient mourir lorsqu'ils souffrent trop,
mais là on peut les comprendre – que j'ai du mal à admettre, vous l'aurez
compris,
qu'une personne bien portante veuille disparaître… Que diable, ma
petite dame, si ce n’est déjà fait, reprenez-vous vite ! Surtout avec un tel
physique…
rajouta le docteur, de l'air appréciateur d'un fin connaisseur. Il allait
sortir,
lorsqu'il se retourna pour rappeler à Anaïs :
— Et, surtout, n'oubliez pas votre suivi avec le docteur P… Un
psychologue est toujours d'un grand secours en pareille circonstance. Je
pense que votre voisine ne pourra que vous en confier tous les
bienfaits… Allez, au revoir, mesdames ! Mais, de préférence, pas ici…
ça vaudrait mieux pour tout le monde… termina-t-il, un rien malicieux .
L'éloquent médecin parti, madame de Lestrac et Anaïs C., un peu saisies
par le long discours, émues, se regardaient sans rien dire, légèrement
honteuses.
Elles savaient bien malgré tout que le praticien disait vrai, qu’il avait
raison.
Madame de Lestrac rompit le silence en déclarant :
— Eh bien, voilà au moins un médecin qui ne mâche pas ses mots…
Contrairement à d'autres, il parle, il ose dire ce qu'il pense. J'aime bien !
Cela
ne peut que rendre service. Avez-vous remarqué combien de médecins
ne disent rien, n'expliquent pas grand-chose, restent dans le vague ? Je me suis
toujours demandée si c'était volontaire ou si c'était de l'incompétence…
Et ce n'est pas fait pour rassurer le pauvre patient. En tout cas, en règle
générale, je préfère les gens qui ont des opinions et ont l’audace de les
proclamer. Et je l'avoue, j'ai du mal à accepter ceux qui affectent de ne
pas en avoir… Je les trouve soit indifférents, soit paresseux. Soit
encore, et là c'est plus grave, foncièrement lâches, puisqu'ils ne la
donnent pas, par peur de se mouiller. Mais les indifférents… pour tout
dire, je trouve qu'ils manquent surtout de curiosité… J'ai souvent été
étonnée du manque d'intérêt de certains envers leurs congénères.
D'ailleurs, de nos jours, il me semble que les gens, dans l'ensemble,
s'intéressent bien peu aux autres. L’individualisme, un certain culte de la
personnalité, semblent gagner du terrain… Quoique, finalement, je préfère
encore ça à ceux qui se mêlent de tout… À ces horribles commères qu’on
rencontre parfois… Qu'en pensez-vous ?
Anaïs acquiesça, tout en étant un peu indécise. Elle fit remarquer qu'il
y avait certainement d'autres cas. Il y avait, par exemple, ceux qui
étaient timorés, donc introvertis, et n'osaient s'exprimer… Ceux qui
étaient prudents et ne voulaient pas donner lieu à de pénibles
controverses… Et enfin, tout simplement les discrets, les pudiques, qui
avaient horreur de se dévoiler… Elle ajouta ensuite qu'elle était
entièrement d'accord sur le manque de curiosité de certaines personnes,
tout en précisant que, même si c'était dommage, il était impossible
de pouvoir ressentir de l'intérêt pour tout le monde. Elle termina en affirmant
qu'il y en avait cependant sûrement qui devait avoir des circonstances
atténuantes…
N'avaient-ils pas parfois leurs propres difficultés qui les absorbaient
totalement ? Comment se soucier d’autrui, si l'on n'avait pas l'esprit
libre ? Ou encore, si l'on avait du mal à se comprendre et se supporter
soi-même ? Dans ce cas-là, sa propre vie devenait l’unique préoccupation, tandis
que celle des autres passait nettement au second plan, quand elle ne devenait
pas
inexistante…
Toutes deux s'entendirent parfaitement sur le sujet et une fois de plus,
Anaïs apprécia beaucoup la femme de caractère qu'était madame de
Lestrac, malgré son désir de disparaître ; d’ailleurs, finalement, le suicide
était-il un acte
de lâcheté ou de courage ? Quant à elle, elle penchait plutôt pour une sorte de
courageuse et téméraire détermination ; dans la mesure où l’on n’abandonnait
personne derrière soi, bien sûr… Elle avait toujours été attirée par des
personnes du genre
de sa nouvelle amie, originales et ayant du charisme… Mais le temps passait,
elle devait partir.
Elle en informa sa compagne :
— Voilà… Je suis prête… je m'en vais ! Je vous ai écrit mes
coordonnées sur ce bout de papier. Mais avant de partir, madame de
Lestrac, j'aimerais vous poser une question : vous connaissez bien le
C.H.U., je crois… Aussi, devez-vous connaître pas mal de médecins et
d'infirmiers… Connaîtriez-vous, par hasard, un médecin ou infirmier
d'origine étrangère, plutôt slave, je pense, grand, svelte et brun, qui
travaillerait sans doute ici depuis peu ?
— Je ne vois qu'une seule personne répondant à ce signalement…
répondit aussitôt madame de Lestrac. Il y a, en effet, un médecin au service
des urgences qui y travaille depuis environ un mois ; il est anesthésiste et
vient des Balkans… C'est un réfugié du Kosovo, paraît-il. Je
le sais d’autant mieux que je l'ai rencontré il y a trois semaines, dans la
chambre
d'une très vieille cousine éloignée venue se faire opérer. Un bien bel homme…
et très charmant en plus ! Il venait tester la dose à administrer à une dame
âgée
atteinte de surcroît de problèmes cardio-vasculaires. C'est elle qui
m'a parlé de lui, avec beaucoup d'estime, d'ailleurs ; il paraît qu'il est fort
sympathique… Elle m'a même dit son nom, mais j'avoue ne pas l'avoir
retenu : ces noms slaves sont d'un compliqué ! Enfin, si c'est bien la
personne que vous cherchez…
Satisfaite de la réponse de madame de Lestrac, — qui correspondait
assez bien à ce qu'elle avait imaginé — Anaïs la remercia sans plus de
précisions, prit la carte de visite qu'elle lui tendait et l'embrassa
spontanément sur les deux joues, comme si c'était une parente ou une
amie de longue date. Elle lui promit à nouveau de la contacter sous peu
et quitta la chambre pour de bon.
Dans l'hôpital, avoir à franchir des portes alors qu'il lui semblait plus
facile de passer au travers de murs qu'elle ne voyait pas, — puisqu'à
ses yeux ils n'existaient plus, qu’ils étaient devenus transparents — parut à
Anaïs C. une entreprise aussi étrange que ridicule. Avant d'ouvrir
chaque porte, instinctivement elle prenait soin de s'assurer qu'un pan
de mur se trouvait bien de chaque côté et tâtait systématiquement…
Quiconque l'eût vue palper de la sorte les murs, l'aurait prise pour une
demeurée et elle en avait honte ! Aussi faisait-elle ça en douce. Mais,
comme sa main rencontrait à chaque fois une masse dure et lisse contre
laquelle elle se heurtait, elle finit par ne plus insister et ne plus se fier
qu'aux portes, désormais ses seuls fils conducteurs. Sinon, gare, elle se
taperait la tête contre les murs…
|
|