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Le mardi 31
août 1999, soit le jour « J » moins un, au cabinet du docteur Malard, situé au
premier étage d’un immeuble ancien de la ville de Caen, l’ambiance entre le
médecin et sa femme, présente ce jour-là, était plus tendue que jamais.
Heureusement, il y avait affluence de patients…
Marion et
Yvan s’affairaient chacun de leur côté et il était impossible à quiconque de
deviner la situation. Pourtant, il régnait une tension quasi électrique entre
les époux. Mais ils étaient les seuls à la ressentir. Et chacun d’eux savait
pertinemment que lorsque la porte du cabinet se refermerait sur le dernier
patient, l’inévitable explication aurait lieu. Il ne pouvait en être autrement,
c’était obligatoire ; le grand départ annoncé devait avoir lieu le lendemain…
Le climat
était explosif. Trop de non-dits, trop de faux-semblants s’étaient accumulés.
Tous deux en étaient parfaitement conscients. Et puis, il était encore temps de
crever l’abcès, c’était même d’une nécessité impérative, vu l’urgence… Pour,
peut-être, y voir ensuite un peu plus clair.
« Alors, au revoir, monsieur Amaury ! N’oubliez pas votre prochain rendez-vous !
Je l’ai noté sur votre ordonnance. Oui, c’est ça… c’est dans huit jours ! À
bientôt ! », dit Marion, se forçant à sourire naturellement à ce patient qui se
faisait soigner depuis plusieurs mois par son mari.
La porte se referma sur lui. Silence total. C’était le dernier client…
Marion
éteignit son ordinateur, nota quelques informations indispensables, rangea son
bureau, alla refermer quelques tiroirs et portes de placards. Puis elle s’affala
sur son fauteuil en regardant fixement devant elle, les yeux rivés au mur, se
forçant à l’immobilité, à la détente. Elle se voulait calme, mais son calme
était feint, elle ne l’était qu’en apparence. En fait, elle était totalement
crispée et bouillait intérieurement… Sa nervosité était rentrée, de celles qui
explosent lorsqu’il y a un trop plein retenu depuis trop longtemps.
Elle
réfléchissait à toute allure. Tout ceci était grotesque… Partir ! Tout quitter !
Avec des enfants encore petits ! N’importe quoi ! Sans qu’Yvan ne tienne
vraiment compte de ce qu’elle-même lui disait, de ce qu’elle voulait
réellement !…
Elle était en colère. Déçue, aussi. Pourquoi Yvan ne voulait-il pas assumer ?
Prendre ses responsabilités, comme tout mari et père normal ?... Ses ennuis
étaient énormes ? Soit ! Elle le savait, et en souffrait suffisamment… Mais
prendre la fuite !
Parce que c’était une fuite, ni plus ni moins. Et ça, elle ne le supportait pas…
Cependant,
elle ne croyait qu’à moitié qu’il allait mettre son projet à exécution. Ce
n’était tout de même pas possible… Et puis, partir à l’aventure à leur âge !
Certes, ils n’étaient pas vieux, mais quand même ! Ils n’avaient plus vingt
ans ! Ni même trente… À leur âge, il fallait savoir être raisonnable, surtout
avec charge d’enfants… Il fallait savoir garder l’acquit et ne pas lâcher la
proie pour l’ombre.
« On sait ce qu’on perd, mais on ne sait pas ce qu’on trouve… », se répétait
Marion, qui trouvait ce vieil adage très sentencieux.
De toute
façon, si Yvan était assez fou pour ne pas y renoncer, elle ne le suivrait pas…
Surtout ne sachant pas s’il serait bien de retour pour rendre le bateau à la fin
de la location, soit le dimanche 5 septembre… Il ne serait tout de même pas
assez malhonnête pour ne pas ramener le bateau à la date prévue ? Et le lundi,
c’était la rentrée des classes…
Vu tout
ceci, dans l’expectative il ne serait pas question non plus qu’elle le laissât
emmener les enfants, pour un peu qu’il décide de s’enfuir avec eux…
« Ça,
sûrement pas ! », cria-t-elle malgré elle.
Et elle se
disait en même temps que voyant cela, il ne partirait sans doute pas tout seul…
La porte s’ouvrit tout à coup, la faisant sursauter.
« Marion… cette fois, il faut qu’on parle sérieusement… Le temps presse,
maintenant !
Yvan venait de faire irruption dans le bureau, les cheveux hirsutes, l’œil
brillant, dénotant son excitation nerveuse. Malgré son envie de rester serein,
ses gestes étaient un peu trop vifs et saccadés. Il était mal à l’aise, ne
sachant par où commencer, ni quoi dire exactement…
– Tu as
raison. Réglons ça ici, sans les enfants… Pas la peine de les perturber avec des
idioties ! répliqua Marion d’une voix contenue. Alors, qu’as-tu à me dire ?
Toujours les mêmes choses ? Cesse donc, avec toutes ces stupidités ! Rends-toi
compte une bonne fois que tout ceci n’est pas réalisable !
– C’est tout à fait réalisable, puisque c’est ce que nous allons faire… rétorqua
Yvan, d’un ton qui se voulait ferme et posé.
C’est la seule façon de nous en
tirer, dans une situation devenue inextricable.
J’ai tout organisé, de A à Z, sois-en certaine. Je te l’ai assez expliqué… Aucun
souci à avoir, tout est au point. Il faut que tu me fasses confiance et tu ne le
regretteras pas… Nous aurons de l’argent, une vie confortable et agréable, et
nous serons tous bien plus heureux qu’ici, crois-moi ! Ce qui ne sera pas bien
difficile, et tu le sais parfaitement...
Marion explosa :
– Mais, Yvan, tu déconnes
complètement ! Tu es devenu fou ! Alors, ainsi, tu veux vraiment te tirer comme
un…. Comme un…. Comme un lâche ! Oui, c’est ça, comme un lâche ! cria-t-elle
plus fort, comme il essayait en vain de dire quelque chose. Tu prends la fuite
pour échapper à tes obligations… Au lieu d’y faire face ! Même si c’est
difficile, on trouve toujours des solutions, mais on ne se barre pas !
D’ailleurs, si tu fuis avec le bateau, tu deviens également un voleur… Puisque
tu ne le rendras pas ! Et puis, laisser notre maison derrière nous !… Qui n’est
même pas finie de payer, en plus ! Et nos affaires ? Il faudrait abandonner
toutes nos affaires, puisqu’il n’est pas possible de tout emporter sur un
bateau…
Et puis, à cause de toi, nous deviendrions quoi, hein ? Y as-tu seulement
pensé ? Nous ne serions plus que des fuyards recherchés par la police !
C’est ça que tu veux ? C’est tout ce que tu as trouvé à offrir à ta femme et à
tes enfants ? Jamais j’aurais pensé qu’un jour tu en arriverais là !
Jamais ! Lorsque je t’ai épousé, jamais je ne t’aurais cru ainsi, je ne pensais
vraiment pas que tu avais de telles idées en tête ! Je suis bien déçue !
J’espère que tu vas changer d’avis, redevenir raisonnable… Il est encore temps !
Yvan, en
colère à son tour, trouva que ce n’était pourtant pas le moment. Il tenta de se
contenir et répondit avec conviction :
– Jamais !
C’est trop tard… Ma décision est prise, et bien prise… Quant à être lâche, non,
je ne le suis pas ! Je ne l’ai jamais été, et tu le sais bien. Et puis, la
police ne sera pas après nous, et de ça je suis sûr… Parce qu’elle ne retrouvera
jamais notre trace. Je sais parfaitement comment m’y prendre, j’ai bien étudié
la question, et avec minutie ; j’ai déjà tout prévu, je te dis. Partir pour
toujours, j’y ai bien réfléchi : c’est la seule et la meilleure des solutions
pour nous, dans le cas présent. Il n’y en pas d’autres, malheureusement,
contrairement à ce que tu crois. Tu sais bien qu’ils finiront par procéder à une
saisie chez nous, tôt ou tard… On sera plus avancé, hein, lorsqu’ils nous auront
pris tous nos biens ? Où irons-nous ? Avec quel argent ? Et ma clientèle, que
deviendra-t-elle ? Je n’en aurai plus ! De quoi vivrons-nous ?… Voleur de bateaux ? Mais non. Pas vraiment. Ils sont assurés : leur assurance
les dédommagera… Et laisser la maison ? Mais, justement ! Qu’ils la prennent !
Qu’ils se payent avec !… Là-bas, on en aura une bien plus agréable, bien plus
confortable ! Quant à tes affaires et à tes vêtements, tu peux tout de même
emporter ce que tu préfères… Pour le reste, tu rachèteras, à toi et aux enfants,
tout ce
que tu voudras
dans notre nouvelle vie. Et de bien plus belles choses, si tu le souhaites !
Alors, tu vois bien ! Tout de même, tu devrais t’en rendre compte… tout le monde
sera forcément content, et nous ne nous en porterons tous que mieux.
N’aimerais-tu pas que nous puissions gâter davantage les enfants, que nous leur
fassions enfin plaisir ?
– Oh, tes
arguments… Il n’y a vraiment que toi de convaincu ! Et les enfants ne sont pas
du tout malheureux ainsi… Je me suis toujours débrouillée pour qu’ils aient ce
qui leur faisait plaisir. Donc, non et non ! Je ne suis pas d’accord et tu le
sais ! Et tu peux bien dire tout ce que tu veux, ça n’y changera rien. Je ne
veux sûrement pas partir comme ça, et je ne partirai pas ! Pas plus que les
enfants, d’ailleurs. Jamais ! clama Marion excédée, avec détermination.
Jamais ! tu
entends ! reprit-elle avec force. Jamais je n’entreprendrai un long voyage en
mer, comme ça, à l’aventure ! Surtout avec Camilla et Marcus ! D’abord, ils sont
bien trop petits… Je ne les entraînerai pas dans un voyage où tout peut arriver.
Je ne mettrai certainement pas leur vie en péril. De toute manière, tu devais
bien savoir que je dirais non : tu sais très bien qu’en plus, j’ai très peur en
mer et que je suis incapable de supporter des jours et des jours de navigation…
Alors, tu pars tout seul si tu veux, mais sans nous ! ».
Yvan Malard
n’en pouvait plus. Doublement. D’abord, la journée avait été exténuante… Il
n’avait eu que des patients venant se faire trouer la peau avec ses petites
tiges d’or, et ses mains n’avaient cessé de passer d’un corps à l’autre.
Ensuite, depuis qu’il préparait fiévreusement son voyage, la nuit il y pensait
sans cesse et avait du mal à trouver le sommeil ; il n’arrivait plus à dormir
que pendant très peu d’heures. Une intense fatigue se faisait à présent
ressentir cruellement. Les réparties cinglantes de Marion l’achevaient encore
davantage… Impossible de la convaincre, il le voyait bien. Et il ne lui restait
plus que ce soir… Il n’y parviendrait jamais. Il était atterré, se sentant
horriblement impuissant, incapable de dominer une situation qui lui échappait.
Devant cette
impossibilité, sa fatigue et son désarroi se transformèrent tout d’un coup en
colère ; une colère intempestive, enfouie depuis si longtemps qu’elle faisait
maintenant surface, prête à déferler. Et, ne pouvant plus convaincre, il craqua
alors subitement... Il se mit à crier, à dire des insultes… Il ne se contrôlait
plus, il en était devenu soudain incapable.
Tremblante et cramoisie, Marion rétorquait, pied à pied…
La colère des deux époux grimpait vertigineusement, atteignant des sommets… Elle
en arrivait maintenant à son paroxysme. Ils continuaient à se quereller, ne
sachant plus trop où ils en étaient, vomissant toute leur amertume, toutes leurs
rancœurs… Et toute la tension qu’ils avaient refoulée depuis plusieurs mois,
jaillissait à présent comme un cheval emballé.
Ils se lançaient un peu n’importe quoi à la figure, tout ce qui pouvait le plus
les atteindre, leur faire le plus mal, sans aucune mesure ni retenue… Ils n’en
avaient même plus conscience…
Ils criaient si fort, que parfois leurs hurlements sortaient dans la rue, par
les fenêtres grandes ouvertes en ce mois d’été, atteignant l’oreille des autres.
Étonnés, les voisins habitués à ce couple travaillant en apparence toujours si
calmement côte à côte, tendaient l’oreille, se penchaient à leur fenêtre,
sortaient sur leur palier. Ou encore, descendaient voir ce qui se passait.
Des gens en train de laver leur linge au Lavomatic, au rez-de-chaussée du
cabinet, entendant ces violents éclats de voix, sortirent à leur tour voir ce
qu’il y avait.
Seuls, quelques clients du docteur savaient bien, eux, que depuis quelque temps
le couple devait avoir des problèmes ; ils les entendaient de plus en plus
souvent se disputer, même si c’était toujours très discrètement…
Alors que tout le monde se posait des questions, d’un seul coup le silence se
fit, qui dura, s’éternisant ; la crise était finie… Certains en furent aussitôt
soulagés, tandis que d’autres s’éloignèrent avec regret ; ces derniers devaient
aimer le spectacle gratuit de leurs comparses les imitant, cela devait les
rassurer… On est toujours rassuré de s’apercevoir qu’il en va de même chez les
autres. Et puis, il y en aura toujours à qui le malheur d’autrui fait du bien,
qui en ont besoin pour aller mieux…
À bout d’arguments, les époux Malard avaient fini par se taire. Ils n’étaient
pas apaisés, mais vidés. Comme deux joueurs sur un ring, à force de donner des
coups… Ils savaient que leur combat reprendrait plus tard ; ce n’était que le
premier round… En attendant, ils avaient besoin de souffler un peu. D’autant que
l’heure était tardive, il était temps de rentrer ; les enfants les attendaient à
la maison. La vie continuait malgré tout…
Sur le chemin du retour, silence de mort… Jusqu’à Tilly-sur-Seulles. Dans la
voiture, on n’entendait que le bruit du moteur et celui de la circulation.
Etourdis et meurtris par leur violente dispute, s’étant tout dit pour l’instant,
les époux en profitaient pour reprendre quelques forces avant le nouvel assaut
qui ne manquerait pas de surgir prochainement ; puisqu’ils savaient bien que
chez eux, forcément, ça allait recommencer de plus belle, étant donné
l’importance de l’enjeu… Ils en avaient pleinement conscience.
Parce que cet abcès, il faudrait bien finir de le crever une bonne fois…
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