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Brigitte Maurier ou l’adolescence, années 60
Peu de
temps après, arriva le moment que Brigitte attendait avec angoisse… Christian se
décida tout à coup à lui confier son terrible secret. Et il commença alors à lui
délivrer son drame.
Il n’y
avait pas si longtemps, il lui était arrivé quelque chose d’effroyable. Cela
concernait la jeune fille dont il était fiancé lorsqu’il habitait en Algérie… En
fait, la tragédie avait eu lieu voici près d’un an et demi, en mars 1962 à
Alger, juste trois mois avant son indépendance…
C’est
pourquoi depuis il n’était plus capable d’aimer, qu’il ne voulait plus aimer,
que cette femme était la seule qui comptait dans sa vie… Qu’il ne pouvait
l’oublier, qu’il l’aimait toujours… Qu’il l’aimerait éternellement et ne pouvait
détacher son image de son esprit…
Que sa photo l’accompagnait partout, et qu’il
l’avait toujours avec lui, dans son portefeuille glissé dans la poche intérieure
de sa veste, tout contre son cœur… Que dans sa chambre, il avait un portrait
d’elle, posé bien en évidence sur son bureau, ainsi qu’un album photos du temps
des jours heureux… Qu’il lui vouait un culte aussi passionné que désespéré… Mais
que, malgré tout, il s’était senti attiré par elle, Brigitte, qui la lui
rappelait un peu…
Mais qu’il ne fallait surtout pas qu’elle se focalise sur lui,
car il n’était pas disponible, comme elle pouvait maintenant le comprendre… Et
puis, de toute façon, elle était bien trop jeune, et lui, trop âgé pour elle… Il
lui proposait seulement un flirt de vacances et une amitié qu’il souhaitait
durable, car il tenait vraiment à cette amitié ; il en avait même besoin…
Lorsqu’il avait évoqué son drame, Christian avait eu beaucoup de mal à en parler
; il semblait encore si terriblement affecté, que Brigitte percevait sa
souffrance, presque palpable… Son profond chagrin réapparaissait soudain, et
malgré tous les efforts qu’il déployait pour n’en rien laisser paraître elle
remarquait ses yeux trop brillants, ses gestes saccadés…
Elle se demandait s’il
allait lui en confier davantage, n’osant prononcer la moindre parole, angoissée,
la gorge nouée… D’abord bouleversée par son discours, compatissant sincèrement à
sa souffrance – considérant en même temps que le sort s’acharnait malgré tout
également sur elle – elle pensa ensuite que rien n’était peut-être perdu cette
fois… Ce serait sans doute une question de patience… Qu’il l’ait choisie, elle,
pendant les vacances, était déjà bien. Et surtout, qu’il n’ait personne d’autre
dans sa vie…
C’était
là où Brigitte se trompait naïvement, manquant d’expérience : les morts ont
parfois le pouvoir d’être plus forts que les vivants… Elle ne savait pas encore
que dans certains cas, on ne peut guère lutter contre eux…
Pâle et
tremblant, Christian avait ensuite repris ses confidences avec une gravité
affligée, semblant faire un effort surhumain et constant pour retenir ses larmes
et poursuivre. Il précisa à Brigitte que ce qu’il allait lui confier maintenant,
il n’en avait encore jamais parlé à personne. Il voulait le lui dire, à elle
seule, pour qu’elle le comprenne encore mieux, pour qu’elle comprenne son
attitude à son égard. Il avait eu l’occasion de l’observer depuis plusieurs
jours ; il avait toute confiance en elle, malgré son jeune âge. Il la trouvait
beaucoup plus mûre, beaucoup plus réfléchie que la plupart des autres jeunes
filles de la bande qui étaient plus âgées, et qu’il trouvait parfois
superficielles et frivoles. Et il fit le récit de son drame d’une seule traite,
tête baissée, d’une voix basse, un peu rauque, monocorde…
Ainsi
qu’elle le savait – comme d’ailleurs tout le monde dans la bande – il était donc
Pied-noir ; on appelait de la sorte tous ceux qui, comme lui, Français
d’origine, vivaient en Algérie. Avec ses grands-parents et ses parents, il
représentait la troisième génération née à Alger. C’étaient ses arrières
grands-parents qui, un beau jour, avaient quitté leur Bretagne natale pour
s’installer sur le sol algérien ; à Alger, ils avaient fait retaper et agrandir
un vieux café pour le transformer en un établissement agréable, devenu au fil du
temps aussi confortable que moderne et baptisé depuis l’origine « Au café de
Paris ». Une clientèle de bon aloi le fréquentait depuis lors, composée
principalement d’hommes d’affaires, de journalistes, de notables et d’étudiants.
Bien sûr, c’était devenu une affaire familiale dont les héritiers successifs
s’occupaient. Il avait grandi dans l’ambiance effervescente du café et y avait
même connu sa fiancée, qui s’y rendait tous les dimanches midi, à l’heure de
l’apéritif avec ses parents. Il s’était fiancé en 1961, le jour de ses
vingt-trois ans. Sa fiancée venait d’en avoir vingt…
Comme lui, elle était
étudiante. Repas très simple, uniquement en famille, dans une atmosphère morose
et triste, vu les circonstances. L’Algérie était en guerre ; une guerre qui
avait commencé en 1954 et qui s’éternisait. En 1958, le général de Gaule,
rappelé à Paris, avait dû quitter la terre algérienne.Depuis, eux, les
Pieds-noirs, vivaient dans l’anxiété. Ils s’étaient sentis un peu abandonnés par
la France et ils redoutaient tout. Malgré les Harkis et les tirailleurs
algériens qui patrouillaient, il y avait souvent des règlements de compte, des
représailles, et ils avaient peur. Les Fellaghas, partisans algériens luttant
contre l’autorité française pour l’indépendance de l’Algérie, avaient pris le
maquis ; un maquis qu’ils connaissaient comme leur poche, et où il était donc
difficile de les débusquer ; ils demeuraient les plus forts, personne ne pouvait
rien contre ces partisans fanatiques. Les années s’enchaînaient et tout allait
de mal en pis… Autour d’eux, plusieurs de leurs amis et connaissances, trop
impliqués, en avaient déjà fait les frais. Les deuils se succédaient…
Les
parents de Christian, de plus en plus angoissés, devenaient de jour en jour
davantage pessimistes ; ils parlaient déjà de leur retour en France, seule issue
qu’ils entrevoyaient dans cette guerre d’usure. Et ils remplissaient des malles
bourrées d’objets qu’ils voulaient emporter ; ils s’efforçaient de sauver les
meubles, en vue d’un départ imminent… Les parents de sa fiancée étaient dans le
même état d’esprit : prêts à partir dès que cela deviendrait urgent. Ils
devaient partir tous ensemble…
Et puis, le 26 mars 1962…
À
l’évocation de cette date, d’une voix qui se cassa et devint plus basse encore,
Christian avait marqué une pause…
Brigitte qui avait bien du mal à contenir son
émotion et son angoisse, avait tressailli, se doutant que la véritable
explication était pour maintenant…
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