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Alice B., tout juste neuf ans, se trouvait pour
quelques jours chez son grand-père. Ce n’était
pas souvent, seulement quand ses parents partaient pour un très
long voyage et ne pouvaient l’emmener. Elle se voyait alors
confiée à son aïeul pour son plus grand bonheur,
même si elle pleurait tout d’abord lorsque le couple
la quittait.
Le grand-père d’Alice était un homme gai, jovial
et dynamique, à l’allure toujours sportive bien qu’il
fût retraité depuis maintenant cinq années.
Son ancien métier y était sans doute pour quelque
chose : pilote de ligne, après avoir été professeur
d’éducation physique. Il vivait seul, dans un appartement
confortable en centre ville. Veuf depuis très longtemps,
il ne s’était jamais remarié. Pour tenir sa
maison, suite à son veuvage, il avait à son service
une vieille et charmante cousine assez éloignée et
à peu près de son âge. Elle lui servait d’ailleurs
davantage d’amie et de confidente qu’autre chose. Cette
gentille parente faisait partie de ces vieilles filles d’autrefois,
qui coiffaient Sainte Catherine sans espoir d’un quelconque
changement, mais sans en ressentir d’amertume ; trouvant au
contraire compensation dans une abnégation qui les portait
à se consacrer aux autres avec un réel enthousiasme.
Léone, – c’était son prénom –
ne venait pas forcément tous les jours, restait parfois déjeuner
ou dîner avec son cousin suivant les circonstances, et de
toute façon, rentrait chaque soir chez elle dans son minuscule
studio ; elle y retrouvait son chat, son unique amour de vieille
dame solitaire. La brave femme raffolait de la petite Alice autant
que son cousin, et la fillette le lui rendait bien. Mais cette fois-ci,
Léone ne serait pas présente : sa mère venait
d’être hospitalisée à des kilomètres
de là, et elle passait ses journées à son chevet.
Alice et son grand-père devraient donc se débrouiller
par eux-mêmes… Mais cette idée ne rebutait pas
vraiment la petite fille, même si elle regrettait tout de
même sa chère Léone aux bons gâteaux !
Elle se faisait déjà une joie d’accaparer pour
elle seule son grand-père. Elle pourrait ainsi lui montrer
qu’elle aussi savait se rendre utile… Alice adorait
plus que l’autre ce grand-père-là, le père
de sa mère ; elle s’entendait toujours à merveille
avec lui, mieux encore qu’avec son unique grand-mère.
C’est qu’il se comportait en véritable complice,
il l’écoutait tout le temps et avec beaucoup d’attention
! Elle pouvait enfin poser toutes les questions qu’elle voulait,
elle pouvait parler de n’importe quoi… Il lui répondait
patiemment à chaque fois en expliquant. Aussi lui disait-elle
ce qui lui passait par la tête à tout moment, ce qui
la remplissait d’un bonheur extrême qu’elle ne
connaissait qu’avec celui-ci. Elle aurait bien aimé
que ses parents fussent ainsi… Et, bien que son grand-père
soit un peu sévère lorsqu’il le fallait, il
n’en était pas moins affectueux en permanence, comme
pour mieux faire passer ses légères réprimandes.
Alice passait donc de délicieux moments en sa compagnie.
Finalement, elle en aurait presque oublié le départ
de ses parents !
Cet après-midi-là, tous deux étaient assis
devant un magnifique feu de cheminée. Le thermomètre
était descendu très bas la nuit précédente
et le verglas avait fait son apparition. Le feu crépitait,
les flammes dansaient dans l’âtre, illuminant le visage
d’Alice, rayonnante, installée sur le tapis aux pieds
de son grand-père. Pleine d’excitation, elle lisait
à voix haute depuis près d’une heure, un livre
que celui-ci venait de lui offrir. Il le lui avait tendu en disant
:
« Alice, je suis heureux de te faire don de ce petit livre.
Le Petit Prince… Un livre que j’ai lu moi-même
dans mon enfance. C’est peut-être lui, d’ailleurs,
qui m’a donné un jour l’envie d’être
pilote de l’air, puisque celui qui l’a écrit
était aviateur… J’ai lu tous les livres d’Antoine
de Saint-Exupéry. Dans ceux où il parlait plus particulièrement
de son métier, – donc, du mien – j’ai puisé
de nombreux enseignements. J’espère que l’histoire
de ce petit garçon pas comme les autres te plaira autant
qu’elle m’avait plu… ».
C’est ainsi que depuis, Alice, sous le charme, avait lu avec
attention une bonne partie du livre, parfois commentée par
son grand-père lorsqu’elle buttait sur quelque phrase
ou mot. Elle en était à lire le passage suivant :
Ainsi le petit prince, malgré la bonne volonté de
son amour, avait vite douté d’elle. Il avait pris au
sérieux des mots sans importance, et était devenu
très malheureux.
« J’aurais dû ne pas l’écouter, me
confia-t-il un jour, il ne faut jamais écouter les fleurs.
Il faut les regarder et les respirer. La mienne embaumait ma planète,
mais je ne savais pas m’en réjouir. Cette histoire
de griffes, qui m’avait tellement agacé, eût
dû m’attendrir… »
Il me confia encore :
« Je n’ai alors rien su comprendre ! J’aurais
dû la juger sur les actes et non sur les mots. Elle m’embaumait
et m’éclairait. Je n’aurais jamais dû m’enfuir
! J’aurais dû deviner sa tendresse derrière ses
pauvres ruses. Les fleurs sont si contradictoires ! Mais j’étais
trop jeune pour savoir l’aimer. »
Alice s’arrêta alors un instant, pensive. Puis elle
leva la tête et demanda :
« – Dis, papy, c’est quoi exactement, l’amour
? Le petit prince, lui, il aime seulement une fleur. Moi, j’aime
mes parents, toi, papy, mon grand frère qu’est parti
vivre en Nouvelle Calédonie, mes copains et mes copines…
Et pis aussi m’amuser, et les bonbons et les gâteaux
! Est-ce que c’est parce qu’il a rien d’autre,
et qui y a que la fleur sur sa planète ? C’est parce
qu’il est tout seul là-haut ? C’est triste, d’être
tout seul comme ça… Mais l’amour, papy, c’est
pas plutôt comme papa et maman ? Maman, elle demande tout
le temps à papa si y l’aime… Et papa lui répond
toujours : « Mais bien sûr, ma chérie, que j’t’aime
! Tu l’sais bien ! Tu es l’amour de ma vie… ».
« Sans doute…, qu’elle répond, maman. Mais
je n’en suis jamais sûre, tu m’le dis pas assez
souvent ! ».
– Ah ! Bon… Eh bien… attends que je réfléchisse,
ma puce… Donc, comme ça, Alice, tu veux savoir ce que
c’est exactement que l’amour ?... C’est une bonne
question ! Une grande et vaste question… répondit-il.
Alors, tu sais, ce n’est pas si simple… Il y a différentes
formes d’amour. Le Petit Prince n’a en effet que sa
fleur à aimer… Et toi, tu viens de me dire qui tu aimais.
Le principal, finalement, c’est d’aimer quelqu’un
ou quelque chose. Parce que l’amour, vois-tu, ma petite fille,
c’est le mot le plus important de notre vocabulaire. C’est
un mot-clé… Tu sais, comme les clés qui ouvrent
les portes. Aussi, pourrait-on dire également que l’amour
est la clé qui ouvre celle du cœur… Un homme qui
n’en détiendrait pas, serait comme enfermé,
comme muré en dedans. Prisonnier de lui-même, si tu
veux… L’amour, ma petite Alice, c’est la sève
de l’âme. Celui qui n’en possède pas au
moins un peu est comme un fruit sec. Tu sais, comme quand tu manges
une orange qui n’a pas de jus… Tu es déçue.
Elle paraissait belle, mais elle n’a rien de bon, rien à
donner, et tu la jettes. L’amour, Alice, c’est ce qui
mène le monde. Et selon qu’il y en a suffisamment ou
pas du tout, le monde peut être laid ou beau… Parce
qu’hélas, vois-tu, il y en a beaucoup trop, de ces
hommes qui sont comme des fruits secs. Ils n’ont pas de sentiments…
Alors, peu leur importe de faire le mal, c’est même
la seule chose qu’ils sachent donner. Dans tous les domaines…
C’est ainsi que naissent les guerres. Mais auparavant, ça
commence souvent dans les couples, dans les familles… Ils
s’en prennent d’abord à leur femme, à
leurs enfants. Ou à d’autres femmes et d’autres
enfants…
– Oui, je sais… Les femmes battues. Et pis les enfants
parfois. J’en connais, à l’école…
Et y a aussi ceux qui les violent. Et les guerres, oui, les massacres…
Et ceux qui jettent des bombes dans la foule… J’vois
souvent ça à la télé. Mais j’préfère
pas regarder, ça m’fait peur ! Et tous ces gens-là,
papy, y zont pas d’amour du tout, alors ? Comment ça
s’peut ? Y sont pas normaux ! Heureusement qu’nous,
on n’est pas comme eux ! Mais, dis, papy, c’que j’comprends
pas non plus, c’est que ma copine Chloé, elle dit toujours
qu’ses parents l’aiment pas… Parce qu’y
sont jamais là et qu’c’est sa grand-mère
qui la garde. Sa grand-mère, elle l’aime pas trop…
Elle dit qu’elle est sévère, qu’elle la
gronde tout le temps et qu’elle rit jamais. Pourtant, Chloé,
elle a tout ce qu’elle veut ! Ses parents lui font pleins
de cadeaux ! Elle en a, elle en a… Ils lui en rapportent pleins
à chaque fois… Et des supers beaux ! Moi, j’ai
pas tout ça !
– Eh, oui ! Tu vois bien, Alice, l’amour n’est
pas donné à tout le monde ! Et dans notre famille,
c’est certain, il y en a beaucoup… On a de la chance,
on s’aime tous très fort ! Tu sais, le verbe aimer
est un mot vraiment magique, on l’emploie à tout bout
de champ… Comme quoi, sans lui, nous aurions un manque énorme
dans notre vocabulaire ! Il a tellement de significations…
Alors, donc, en ce qui concerne ton amie Chloé, elle reçoit
plus de cadeaux que toi ? Sans doute, et je te crois… Mais
que préfères-tu, ma petite chérie, des parents
comme les tiens, qui ne te font des cadeaux que lorsque tu les mérites
mais qui sont pratiquement toujours près de toi, ou des parents
comme ceux de Chloé, qui la couvrent peut-être de cadeaux
mais qui ne sont jamais là ?
Alice réfléchit quelques secondes, puis répondit
:
– Papy, c’est sûr que j’aime mieux avoir
toujours mes parents ! Tant pis si j’ai moins de cadeaux…
– Eh bien, ma puce, tu vois, ne cherche pas plus loin des
réponses à tes questions sur l’amour. On vient
d’en faire le tour… Et ce que tu viens de répondre
en est la plus belle des preuves ! L’amour, le vrai, c’est
ça…».
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