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C’est ce jour-là, le 2 janvier 2055 exactement, que la chose, cette sorte de
métamorphose, s’accomplit.
Dans la petite ville de Circé-sur-Loire, plusieurs évènements bizarres,
troublants, se succédèrent en effet ce jour là.
Ce fut le début de toute une série de faits qui continuèrent par la suite et
devaient changer pour toujours le mode de vie des habitants.
Mais pas seulement ceux de Circé, ceux de la planète entière ; car,
curieusement, la métamorphose se perpétra un peu partout dans le monde, et
pratiquement au même moment ; elle devait également se perpétuer.
Toute la journée, à l’hôtel de ville du centre, le maire s’était vu rapporter
tous ces évènements, qui l’avaient stupéfait.
Tout d’abord, ce fut un appel téléphonique du directeur de l’abattoir municipal.
Il venait dire au maire que ses employés avaient décrété qu’ils ne voulaient
plus abattre un seul animal. Mais qu’ils continueraient à venir travailler
chaque jour afin de s’occuper d’eux, jusqu’à ce qu’une solution soit trouvée sur
leur sort.
Ils disaient tous qu’ils ne supportaient plus le regard des animaux sur eux
juste avant d’être abattus. Et leurs cris surtout, pour les fois où ça se
passait mal.
Que depuis des années, ils en faisaient des cauchemars. Et que leurs déprimes,
souvent incompréhensibles, venaient sûrement de là. Ils n’en pouvaient plus.
La plupart d’entre eux voulaient fonder ensemble une association et créer
plusieurs refuges pour animaux ; ils avaient l’intention de se brancher avec la
fondation Bardot et d’œuvrer dans le même sens. Leurs premiers pensionnaires
seraient les animaux ayant échappé aux abattages.
Et en attendant, ceux qui habitaient à la campagne ou qui avaient un grand
jardin avaient même proposé de prendre en pension, qui un mouton ou un porc, qui
un agneau ou un veau, qui un cheval ou un bœuf.
Et curieusement, lui le directeur, en avait été comme apaisé.
Il faut dire que depuis plus de dix ans, il n’en pouvait plus également de cette
odeur de mort, de ces effluves de sang qu’il respirait chaque jour. Il l’avait
supporté jusque là parce qu’il ne pouvait faire autrement. Il fallait bien
gagner sa vie.
Mais à présent que ses employés avaient pris cette décision, il suivait avec
joie le mouvement. Il était loin de la retraite, mais depuis longtemps avait
envie de faire autre chose ; il n’avait rien tenté par négligence, par paresse.
Il en trouvait là l’occasion.
Et comme eux, il décrétait qu’il ne mangerait plus jamais de viande.
Après, ce fut le tour du garde-champêtre accompagné du garde forestier, qui vint
le prévenir qu’en cette période de chasse, l’un des chasseurs était venu lui
annoncer, au nom de tous les autres, que plus aucun d’entre eux ne voulait
chasser à partir de maintenant ; qu’il y avait donc lieu de clôturer la chasse
pour toujours.
Et le garde-champêtre avait ajouté qu’il s’en trouvait fort bien, car il n’avait
jamais apprécié toutes ces cruautés. Propos repris et corroborés par le garde
forestier.
Ensuite, on lui avait appris que toutes les boucheries et charcuteries de la
ville avaient apposé un panneau en devanture indiquant aux gens qu’il n’y aurait
bientôt plus jamais aucune viande de vendue dans le magasin ; et que ce qui s’y
trouvait était donc la toute dernière.
Il y avait aussi le seul magasin de fourrures et peaux de la ville qui en avait
fait tout autant. Il liquidait son stock.
« Mais que vont donc faire ensuite tous ces commerçants ? s’était étonné le
maire.
– Oh, ça ne semble pas être un problème pour eux, avait répondu l’employé
municipal qui était venu le trouver pour le lui dire. Certains, près de la
retraite, vont s’y mettre, d’autres retournent à la ferme familiale, d’autres
encore ont déjà trouvé une place de salarié. Tous ont dit qu’ils ne supportaient
plus la vue des têtes de veaux et cochons, pas plus que les carcasses des
animaux habituels sur leurs étals. Ils en ont assez jusqu’à l’écœurement.
Et le fourreur quant à lui, va se reconvertir dans le simili ; il est plutôt
content : il ne supportait pas lui non plus l’odeur fétide des peaux. ».
Le plus étonnant fut lorsque le maire dit à l’employé que, de toute façon, les
bouchers et les charcutiers ne risquaient plus de vendre de viande, puisque à
partir d’aujourd’hui, l’abattoir municipal venait de fermer ses portes
définitivement ; et que les chasseurs avaient arrêté de chasser une fois pour
toute.
L’employé lui répondit que les commerçants n’en étaient pas au courant et que
lui-même venait de l’apprendre. Et il ajouta que ça le rendait très heureux.
Ce qui rendit le maire encore plus perplexe. D’autant que lui aussi se
surprenait à jubiler au fur et à mesure qu’il prenait connaissance de tous ces
faits.
Une jubilation à laquelle il pouvait donner libre cours à présent, puisqu’il
était écolo jusqu’au bout des ongles, mangeait végétarien et prônait depuis
toujours l’abolition de pratiques qu’il jugeait barbares. Dont celle de la
chasse et des abattoirs. Sans parler des corridas, qui le révulsaient. Mais,
heureusement, cette pratique n’était pas de mise dans sa région.
Il avait, du reste, réussi à faire voter plusieurs fois certains arrêtés
municipaux. Contre certaines pratiques de chasse, notamment ; et certaines
interdictions en avaient découlé, qui avaient provoqué alors un tollé général
parmi les chasseurs. Et voilà qu’ils ne voulaient plus chasser ! C’était
merveilleux !
Mais à présent, au vu de tous ces évènements extraordinaires, c’était à lui, en
tant que maire de la ville, de prendre certaines dispositions.
Parce que tout ce qui venait de se produire représentait un véritable
chamboulement de l’ordre social. Il devait réunir rapidement son conseil
d’administration. La ville devrait se réorganiser.
***
Vers les treize heures, le maire partit déjeuner comme de coutume dans son
bistrot favori, un restaurant végétarien. Il était vieux garçon et retrouvait
souvent là de vieilles connaissances, plus ou moins célibataires comme lui et
ayant des goûts similaires.
Ce jour-là, dans le café-restaurant, tous les gens avaient un air inhabituel ;
c’est ce que constata le maire, qui ne se rendait pas compte que lui-même avait
un air différent. En fait, ils avaient tous, pour une fois, le même air
d’heureuse insouciance, de sympathie spontanée.
Tout le monde discutait sec et joyeux. Tous sur le même sujet.
Le maire fut surpris d’entendre les conversations. Il n’était question que de ce
que lui-même venait d’apprendre. Ils étaient tous déjà au courant !
Il s’installa à sa table habituelle et entendit des choses encore plus
invraisemblables. Une dame disait à sa voisine :
« Si, si, je t’assure ! C’est ma sœur qui me l’a dit ce matin. Le laboratoire de
recherches pharmaceutiques vient de cesser toute vivisection. Les biologistes ne
veulent plus entendre parler d’expérience sur des animaux. D’ailleurs, presque
tous les ont emmenés à leur domicile ou donnés à leurs enfants, famille ou amis.
Ma sœur qui est copine avec une biologiste a ainsi récupéré un magnifique chat
noir et un petit chien blanc et roux. Et moi, je vais sans doute prendre aussi
un chien, depuis le temps que mes enfants m’en réclament un ! Si tu veux un
animal, fais-moi signe ! Mais presse-toi, il n’en reste plus beaucoup ! A moins
que tu ne veuilles une souris blanche ? Il en reste pas mal ! Ah, oui, et aussi
des lapins ! ».
La voisine répondit que ce ne serait pas de refus. Depuis longtemps, elle
voulait un autre chien pour tenir compagnie au sien qui avait l’air de
s’ennuyer.
Plus loin, un monsieur disait à un autre homme :
– Puisque je vous le dis ! Avec ma parabole, je capte des chaînes partout dans
le monde. Eh bien, malgré que je ne comprenne ni l’allemand, ni l’anglais, ni
l’italien ni les autres langues, j’ai fort bien compris d’après les images,
qu’il se passait la même chose qu’ici ! Apparemment, plus personne, nulle part,
ne veut plus tuer la moindre bête ! Et ne veut plus en manger, du reste ! Moi,
je trouve tout ça fantastique ! Depuis plusieurs années déjà, j’avais banni
toute viande de mon menu. D’abord, ce n’est pas si bon que ça pour la santé. Et
puis, a-t-on idée d’être carnivore, lorsqu’on est civilisé ? Tous ces gens
hypocrites – dont j’ai fait partie – qui clamaient souvent : « Moi, je ne
pourrais pour rien au monde faire de mal aux bêtes ! Je les aime tant ! » et qui
se précipitaient au restaurant manger des entrecôtes, du couscous mouton, du
gigot d’agneau, des escalopes de veau ! Des prédateurs, oui ! Des prédateurs,
nous étions ! Et les pires ! Parce que, si les animaux, eux, se mangent entre
eux, c’est normal, c’est par nécessité ; c’est la nature qui le veut, ils ne
peuvent faire autrement. Mais nous, non ! De foutus prédateurs nous étions, et
c’est tout !
– Certes ! » avait juste répondu l’autre homme, qui semblait aux anges en
entendant ces paroles. Et il avait ensuite lui-même continué la conversation en
soutenant cette thèse ; il disait qu’il mangeait de temps à autre de la viande
pour faire plaisir à sa femme, mais qu’à partir d’aujourd’hui, il en ressentait
un dégoût si profond, qu’il ne pourrait plus jamais en manger de sa vie. Et il
ajouta :
« D’ailleurs, vous vous souvenez de ce qui s’est passé au début des années
2000 ? La « vache folle » et « la tremblante » du mouton ? C’était un signe ! Un
mauvais signe… Comme un avertissement ! ».
Partout où le maire tendait l’oreille, c’était le même genre de conversation.
Ce qui l’avait le plus étonné, c’était d’apprendre que dans le monde entier les
gens avaient réagi comme ici.
Une véritable révolution, semblait-il ! Mais pacifique.
Une vraie métamorphose ! Presque comme un miracle.
La face du monde allait en être changée ! Du moins, économiquement parlant,
songeait le maire, tout de même un rien soucieux.
Mais, puisque depuis des décennies, toutes les nations européennes du globe
s’étaient réunifiées et que les autres continents suivaient, il n’y avait pas de
soucis à se faire.
***
Le lendemain, le maire tint son conseil avec ses administrés. Plusieurs
fonctions de la ville furent revues de fond en comble et réorganisées.
Il fut décidé, entre autres, que les domaines forestiers ne seraient plus que
des aires de promenades et pique nique , qui se verraient prochainement dotées
de kiosques avec tables et bancs.
Et que l’abattoir municipal serait attribué aux vétérinaires de la ville, qui en
feraient leur clinique.
Quant aux restaurants, le maire n’eut même pas à s’en inquiéter. D’office, tous
les restaurateurs affichaient de nouveaux menus ne proposant plus que légumes,
œufs et poissons. On trouvait encore un peu de poulet, de dinde ou de canard,
mais c’étaient les derniers volatiles. Quant à la viande rouge, tant que le
stock ne serait pas terminé, il serait écoulé et non renouvelé ensuite, et pour
cause ; présentement, les restaurateurs avaient plutôt peur que personne ne
veuille plus en manger et qu’elle leur restât sur les bras.
Même les entreprises de volailles en gros étaient en train de se recycler. Sauf,
celles s’occupant de la ponte des œufs des poules, qui allaient à présent
s’intensifier.
Les élevages de bétail divers avaient aussi suivi. Tous s’étaient regroupés en
sociétés et projetaient de faire de la culture maraîchère intensive à la place.
Les canards resteraient dans les mares, les poulets et les dindes dans les
cours, les vaches, les bœufs, les moutons, les lapins et les oies dans les
champs.
Tout ceci prendrait certes un certain temps à réorganiser, car il faudrait aussi
s’occuper de la prolifération de certaines espèces, mais peu importait. On
trouverait bien un moyen pour limiter les naissances.
Parce que plus personne, on ne savait pourquoi, ne voulait maintenant s’en
prendre aux bêtes, quelles qu’elles fussent.
Et d’un coup, tout le monde avait aussi pris conscience que les animaux
n’étaient pas des objets, mais des êtres vivants capables de souffrances et
qu’il fallait donc respecter comme tels. Dorénavant, sur la planète, plus de
cruels combats de coqs ou de chiens, plus de corridas avec leur cortège de
taureaux mutilés, sanguinolents et massacrés au final, plus de montreurs d’ours
– de ces pauvres ours aux dents limées, aux ongles arrachés, aux naseaux
perforés pour les maintenir en laisse, et qu’on fait danser de façon
grotesquement dramatique…
C’est à partir de là également, que plus personne sur cette terre n’abandonna
jamais plus son animal domestique, qu’il traita avec le meilleur soin. Et qu’il
n’y eût plus une seule bête de tuée par un humain.
Seuls, les détraqués, les dégénérés, continuèrent à maltraiter les animaux ;
mais ce n’étaient que des dégénérés… Et la police restait à l’affût, les
traquant et sévissant durement lorsqu’elle leur mettait la main dessus. D’autant
qu’une nouvelle loi concernant les droits des animaux avait été définitivement
votée, leur donnant encore plus de poids qu’auparavant.
La police veillait donc fermement à ce qu’elle fût respectée.
***
Au cours des mois qui suivirent, à la radio, à la télévision, on ne parlait plus
que de cela dans le monde entier. Ces évènements-là avaient supplanté tous les
autres, qui avaient disparu ; plus d’infos annonçant terrorisme, meurtres et
attentats.
Toutes les villes de toute la planète s’étaient mises au même diapason : celui
de la protection systématique de tout animal.
Bien sûr, on prit grand soin également de lui respecter son environnement. On
replanta, on reboisa, on arrêta de détruire la nature.
La planète reprenait lentement l’équilibre biologique perdu au fil des ans.
Et, c’est depuis ce temps, que le massacre des animaux ayant enfin cessé, il n’y
eut plus une seule guerre dans le monde.
Les hommes, devenus impuissants à tuer la moindre bête, l’auraient encore été
davantage envers un humain. Ils ne supportaient plus la vue du sang versé.
Une métamorphose mondiale avait eu lieu, scellant une paix durable, définitive,
pour les siècles à venir…
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