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Si, comme on vient de le voir et bien qu’il s’en défendit, monsieur Maurier
était bien en effet un bourgeois, son physique, cependant, ne correspondait pas
au stéréotype décrit bien souvent, du moins autrefois, comme représentant le
bourgeois en personnage solennel et bedonnant, avec un air un tantinet
supérieur, voire même hautain.
Les temps avaient changé : les bourgeois d’autrefois n’avaient plus cours ; ils
étaient devenus trop désuets. Ils avaient fait place à des personnages qui se
voulaient modernes, en affichant des airs de gens simples, parce qu’il était de
bon ton à présent, de ne pas montrer de différence de classe sociale. Et qu’il
fallait paraître « Monsieur tout le monde ».
Sauf, tout de même, certains, qui ne trichaient pas, pour qui c’était inné et
qui étaient sincères, sans affectation aucune. Mais étaient-ils si nombreux ?
Si monsieur Maurier, lui, était solennel, voir même austère, avec son visage
rébarbatif et blafard qu’éclairait rarement l’ombre d’un sourire et jamais le
moindre rire, (ou alors, si celui-ci se manifestait, ce n’était toujours que par
raillerie, moquerie ou ironie, mais jamais par gaieté franche et spontanée) il
n’était cependant ni gros, ni bedonnant.
Il n’avait même pas cette excuse, qui aurait pu faire trouver en lui, un peu de
cette chaleur humaine, propre aux bons vivants.
Non, monsieur Maurier était osseux, anguleux, sec comme une trique, dont il
avait la rigidité et la dureté .
Certes, monsieur Maurier n’était ni hautain, ni ne donnait l’impression de
vouloir être supérieur. Mais monsieur Maurier était un malin. Et comme donc, la
plupart des bourgeois de son époque, il voulait à tout prix paraître modeste, au
propre comme au figuré.
Car il tenait beaucoup à la bonne impression qu’il voulait donner de lui. Et
surtout, ne voulait pas qu’on le prit pour un homme riche, car il était méfiant.
De cette méfiance qui l’avait conduit à trouver qu’il était plus prudent que
personne ne soit au courant de sa fortune, et qu’il valait mieux ne pas faire
envie, mais plutôt pitié (En cela, il rejoignait Harpagon, mais sans doute sans
le savoir, car il n’est pas certain qu’il eût étudié Molière).
Mais, ainsi qu’on l’a vu plus haut, il suffisait de le connaître un peu, pour se
faire une idée assez exacte de sa personne, de par les propos contradictoires
qu’il tenait, par rapport à son attitude apparemment modeste .
Monsieur Maurier, dans sa ladrerie, était aussi un hypocrite .
En fait, monsieur Maurier se prenait au sérieux et beaucoup trop, vingt-quatre
heures sur vingt-quatre.
Aussi, adorait-il faire des sermons à tout bout de champ, aux uns et aux
autres ! Mais pas à n’importe qui ! De préférence à ceux qu’il estimait plus
faibles que lui.
Mais sa démagogie manquait tellement de psychologie et de diplomatie, était
tellement primaire et simpliste dans sa désuétude, qu’au bout d’un moment, aussi
surpris qu’étonné par cette constatation, on ne l’écoutait même plus.
Et qu’en définitive, ses sermons n’avaient aucun impact .
Ou alors, il eût fallu que cela s’adressât à quelqu’un de bien naïf ou de bien
niais.
Finalement, si monsieur Maurier était ainsi, c’est parce qu’il essayait, en se
prenant pour un excellent démagogue, de cacher d’abord à lui-même et ensuite aux
autres, ses nombreuses lacunes et son inculture.
Ce qui ne lui donnait évidemment aucune confiance en lui.
Car, si monsieur Maurier était conscient de cela, il n’eût voulu pour rien au
monde, bien sûr, ni le reconnaître ni que quelqu’un s’en aperçut, tellement il
en avait honte.
Et surtout, tellement était démesuré son orgueil .
A vrai dire, monsieur Maurier était aussi un timoré, en plus d’être orgueilleux,
ce qui, d’ailleurs, va presque toujours de paire.
Comme monsieur Maurier se rendait compte qu’il arrivait peu à convaincre ses
interlocuteurs, tous les moyens lui étaient bons pour y parvenir.
C’est pourquoi il se complaisait dans les sophismes.
Aussi, monsieur Maurier usait-il également beaucoup des aphorismes, hyperboles,
métonymies, métaphores et synecdoques.
Mais c’étaient presque toujours les mêmes citations qui revenaient, (dénotant
son manichéisme) qu’il prononçait à chaque fois avec une certaine délectation,
comme :
« Qui va à la chasse perd sa place. »
« Pierre qui roule n’amasse pas mousse. »
« Rien ne sert de courir, il faut partir à point. »
« Tant va la cruche à l’eau, qu’à la fin elle se casse. »
« Il n’y a que le résultat qui compte. »
« Qui veut la fin, veut les moyens. »
« On n’est jamais si bien servi que par soi-même. »
« Je n’aime pas qu’on se paie ma tête. »
« Je vous aurai au virage. »
« Je vous fous mon billet qu’on ne m’aura pas deux fois. »
« Il faut savoir sortir du rang. »
« Dans la vie, tout est une question de choix. », etc….
Monsieur Maurier était aussi un despote au foyer, mais qui cachait bien aux yeux
des autres son despotisme, puisque, ainsi qu’on l’a vu plus haut, l’hypocrisie
de monsieur Maurier se manifestait par l’image fausse qu’il voulait à tout prix
donner de lui.
Il se débrouillait donc parfaitement pour que les amis ou la famille ne s’en
rendissent jamais compte.
Aussi, lorsque sa femme ou ses enfants voulaient un tant soit peu se confier et
en toucher deux mots à ceux-ci, par lassitude, découragement ou « ras-le-bol »,
ces derniers les regardaient-ils avec un étonnement doublé de scepticisme, voire
même, de façon incrédule et outrée…
Sauf, peut-être quelques-uns, qui avaient reçu un jour les foudres colériques de
monsieur Maurier et qui, tout de même, hésitaient, avaient un doute.
Mais ils étaient peu nombreux et jamais entièrement convaincus malgré tout,
tellement celui-ci était habile en camouflage.
Pourtant, il était vrai, hélas, que monsieur Maurier était un véritable tyran
domestique exerçant sa tyrannie en vase clos. Et dans cet exercice, il avait là
bien du talent ! Le seul, sans doute… Ce pourquoi il y tenait tant…
Il voulait tout commander, tout diriger, et avait sans cesse le regard braqué
sur chacun des membres de sa famille, afin que rien ne lui échappât.
Monsieur Maurier se prenait pour « Dieu le père », mais pour un Dieu vengeur et
inquisiteur.
En fait, monsieur Maurier se trompait d’époque : il voulait jouer les
patriarches…
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